Comment les Présidents français mobilisent-ils la langue française dans la diplomatie ?

Selon le nouveau rapport de l’Organisation internationale de la Francophonie, l’anglais reste en tête du classement en tant que langue la plus parlée au monde avec plus d’un milliard d’anglophones, suivi par le chinois et l’espagnol. Mais quid de la langue de Molière ? De par ses 396 millions de locuteurs, le français devance l’arabe mais se loge en-dehors du podium à la quatrième place. Comptant aujourd’hui environ 170 millions d’apprenants, il a longtemps représenté une composante essentielle de la vie politique française. Selon le Ministère des Affaires étrangères, la France a toujours placé la promotion de la langue française au cœur de sa diplomatie et a bâti un large réseau culturel à cette fin. Les Présidents de la République en sont les principaux représentants et sont régulièrement amenés à la mettre en avant lors de sommets et conférences. Le quatrième chapitre de ma thèse a analysé la façon dont ces derniers légitiment la promotion de la langue française à l’étranger afin de bâtir une image positive de la France. Pour ce faire, mes recherches réunissent sept discours tenus par Jacques Chirac (1995), Nicolas Sarkozy (2008 et 2010), François Hollande (2012 et 2014) et Emmanuel Macron (2018 et 2024). J’ai choisi des plaidoiries s’adressant à des audiences étrangères afin de mettre en lumière les justifications utilisées par les chefs d’État en tant qu’acteurs majeurs de la Francophonie. Ce billet est divisé en deux sections, démontrant que les discours s’articulent majoritairement autour de deux thèmes principaux : la promotion du pluralisme linguistique ainsi que le rôle du français en tant que vecteur de valeurs universelles.


La légitimation par le plurilinguisme pour contrer l’anglais ?

Bien que les chefs d’État articulent leur rhétorique de façon diversifiée, le plurilinguisme est largement invoqué par les intervenants dans le but de légitimer la défense de la langue française. Ces derniers réitèrent leur volonté de combattre un monde uniforme, et ce particulièrement depuis l’élargissement de l’Union européenne. De plus, il convient de souligner que le contexte diplomatique fut témoin d’une montée en puissance de l’anglais depuis les années 1990, c’est pourquoi les propos des décideurs peuvent également être interprétés comme une forme de compétition face aux anglo-saxons. Jacques Chirac avait auparavant défendu cette cause lors de son mandat, soulignant la nécessité pour la Francophonie de prendre la tête d’une vaste campagne en faveur du pluralisme linguistique et de la diversité culturelle. De la même manière, Nicolas Sarkozy avançait l’exigence de préserver la diversité culturelle face à la menace du monolinguisme, le présentant comme un « risque », allant jusqu’à évoquer un « aplatissement ». Une continuité est évidente dans les déclarations de ses successeurs, François Hollande et Emmanuel Macron, qui mettent en exergue le français comme une langue n’ayant pas vocation à oppresser les autres langues, mais à s’en inspirer. En outre, ce dernier avait dévoilé en 2018 sa stratégie internationale pour la langue française et le plurilinguisme. Celle-ci vise à renforcer la place du français dans la mondialisation grâce à la mise en place de mesures destinées à communiquer, apprendre et créer en français. Les chefs d’État exposent ainsi la préservation du français comme une forme de résistance à l’homogénéisation linguistique et culturelle et comme un espace de coexistence entre toutes les langues.


La légitimation par les valeurs universelles

Plus qu’une simple langue, le français est construit comme porteur d’imaginaires, de principes et de valeurs, notamment celles des Lumières. Les discours présidentiels présentent systématiquement la langue française comme un véritable combat à mener, véhiculant des principes démocratiques qui soutiennent l’émancipation et combattent l’obscurantisme. Alors que Jacques Chirac fait valoir la solidarité et la fraternité, Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron mettent l’accent sur la défense de l’humanisme, de la liberté, de l’égalité et de la démocratie. Ainsi, les dirigeants politiques perpétuent la question de l’identité nationale en se référant à des valeurs universelles. Au-delà de son rôle d’outil de travail et de communication, le français est construit comme un idéal politique, à travers des croyances culturelles et politiques ancrées dans les Lumières. Il reflète la culture et l’histoire de la France, incarnant les valeurs de l’identité du pays, présentées comme universelles, et contribue au maintien d’un ordre humaniste. Cette mise en avant de l’universalité permet aux décideurs d’affirmer le caractère unique et distinctif de l’identité et de la langue françaises, auxquelles est attribué un rôle messianique dans la promotion des droits de l’homme et la lutte contre l’obscurantisme. Bien qu’employant des références distinctes, les quatre présidents construisent collectivement la langue française comme transcendant les différences et incarnant les principes de liberté, d’égalité et de démocratie.


La construction de la langue française comme outil politique et diplomatique

En conclusion, la langue française est promue comme une véritable ressource au service de la démocratie, contribuant à renforcer l’attractivité de la France sur la scène internationale et à véhiculer les principes inhérents à son identité nationale. Les Présidents se positionnent en défenseurs du plurilinguisme dans le but de consolider le pouvoir d’influence de la France. Toutefois, de futures analyses statistiques et budgétaires sont nécessaires dans le but de renforcer ces analyses discursives et de mesurer l’importance accordée à la diplomatie linguistique. En outre, il conviendra de suivre attentivement l’orientation que prendra la diplomatie culturelle sous la présidence qui succédera à celle d’Emmanuel Macron, à l’approche des élections présidentielles de 2027.


Natsuko D’Aprile a défendu une thèse intitulée « How does national identity influence public diplomacy? France and Japan in comparison (1990-2022) » le 4 juin 2025 à l’Université libre de Bruxelles.


Images : 1ère image [CC BY-NC-ND 2.0.] ; 2ème image [CC BY-NC-ND 2.0.] ; 3ème image [CC BY-NC-ND 2.0.]