Espaces racialisés d’exclusion et de résistance : l’activisme pro-palestinien à Bruxelles

Depuis octobre 2023, Bruxelles s’impose comme un centre majeur de mobilisation pro-palestinienne. Chaque jour, rassemblements, manifestations et actions directes expriment une solidarité face au génocide, à l’occupation et aux déplacements imposés aux palestinien.ne.s par l’administration sioniste. Si la ville semble tolérante, leur traitement révèle une réalité plus ambivalente. Cet article montre que la répression ne vise pas seulement l’ordre public, mais redéfinit qui peut exister comme sujet politique légitime dans l’espace public. L’analyse s’appuie sur trois ans de terrain mené à Bruxelles (2023 – 2026) et examine comment l’espace public est façonné par des rapports de pouvoir. Elle met en lumière une gestion qui privilégie l’exclusion discrète à l’interdiction ouverte, tout en soulignant la capacité des mobilisations à se réinventer malgré un contexte de plus en plus hostile.



L’ambiguïté légale comme outil de contrôle

Les rassemblements quotidiens à Bruxelles relevait d’un statut légal flou : ni autorisés, ni interdits, mais « tolérés ». Si la tolérance peut sembler généreuse, elle produit pourtant une insécurité constante : les manifestant.e.s peuvent occuper l’espace public, mais sans aucune garantie de protection. Ce qui est toléré aujourd’hui, peut être réprimé demain. Cette incertitude crée un sentiment de vulnérabilité, influençant notamment les interactions avec la police. Cette ambiguïté n’est pas accidentelle. Si les autorités présentent régulièrement Bruxelles comme une ville de protestation, mettant en avant le nombre de manifestations autorisées pour maintenir une image d’ouverture démocratique, dans le même temps, en refusant d’autoriser les rassemblements propalestiniens, elles conservent une discrétion maximale : plutôt que d’interdire les mobilisations, elles en organisent la fragilité.


Visibilité et asymétrie raciale

Initialement les rassemblements avaient lieu à la Bourse, un espace public très visible et symbolique. Être vu limitait la violence policière et permettait aux manifestant.e.s de s’adresser à un public large. Avec le temps, les autorités ont délibérément réduit cette visibilité en déplaçant les rassemblements gare de Bruxelles-Central, un espace de transit plutôt que de rassemblement. La décision reflétait un choix politique clair : permettre la protestation, mais hors de vue. Le contraste avec d’autres groupes est frappant. Les hooligans d’extrême droite, ouvertement racistes et violents, échappent constamment à des conséquences malgré des infractions claires de la loi belge. Pendant ce temps, les Palestiniens organisant des rassemblements pacifiques restent sous suspicion constante. La blanchité fonctionne ici comme un bouclier de légitimité, tandis que les personnes racisées sont traitées comme suspectes a priori.


Police anticipative et suspicion racialisée

La police autour des rassemblements pro-palestiniens suit une logique d’anticipation plutôt que de réaction. Les jeunes hommes palestiniens sont disproportionnellement ciblés par des contrôles d’identité, de la surveillance et des arrestations. Ces interventions sont rarement basées sur des actions concrètes. Les documents juridiques consultés justifient le plus souvent les arrestations par le « risque » de trouble, plutôt que par des événements réels. Les individus étaient traités comme dangereux non pour ce qu’ils faisaient mais pour ce qu’ils pourraient faire. Cette forme de contrôle repose sur des stéréotypes racialisés et genrés : certains corps sont perçus comme suspects par défaut. Être jeune, arabe, homme et politiquement actif suffit à attirer l’attention policière. Les contrôles répétés transmettent un message clair : « votre présence ici est provisoire ». À travers ces pratiques l’espace public devient un lieu de rappel de la racialité.


Cadrage médiatique

La perception publique des manifestations a également été façonnée par la couverture médiatique. Les médias belges traditionnels ont largement privilégié les voix des politicien.ne.s de (extrême-)droite, des représentant.e.s de la police ou de commerçant.e.s du quartier où les mobilisations prenaient place, les activistes étant quant à elleux rarement cité.e.s. Lorsque les manifestations étaient couvertes, elles étaient souvent présentées comme « perturbatrices » ou « menaçantes ». Les images illustrant les articles se concentraient sur des moments de tension, isolant les jeunes hommes arabes du reste de la foule, là où les familles et les participant.e.s blanc.che.s étaient largement absent.e.s de la couverture, créant une image du mouvement tronquée. Ces choix conscients et politiques renforcent les stéréotypes. La représentation médiatique, le contrôle policier et la légitimité politique se renforcent donc mutuellement.


Conclusion

À partir de septembre 2025, la répression franchit un seuil. La police interpelle des manifestant.e.s en dehors des rassemblements, mobilisant véhicules non marqués et agents en civil. En deux mois, treize activistes palestiniens sont arrêtés selon des méthodes rappelant celles de ICE aux États-Unis, puis envoyés en centres fermés. L’un d’eux, Mahmoud Farjallah, Palestinien de 26 ans, meurt le 7 octobre 2025 au centre de rapatriement 127bis. Sa mort n’est pas un accident isolé, mais l’aboutissement d’un continuum de violence : incertitude juridique, contrôles ciblés, détention prolongée, politiques migratoires durcies et négligence institutionnelle. Les arrestations cessent après sa mort, sans qu’aucune responsabilité politique ne soit reconnue. L’événement est réduit à une « tragédie humaine » par Anneleen Van Bossuyt, ministre à l’asile et à la migration qui a vu plusieurs de ses mesures suspendues par le Conseil d’État, estimant qu’elles contrevenaient aux obligations légales belges. Cette suspension temporaire des arrestations n’a pas marquée une rupture mais un recalibrage. La construction de nouveaux centres de déportation indique au contraire la réorganisation d’un système qui s’adapte. L’analyse de la gestion des protestations pro-palestiniennes à Bruxelles révèle que la tolérance n’est pas l’opposé de la répression, mais l’un de ses instruments les plus efficaces : tolérer sans reconnaître permet de préserver les apparences démocratiques tout en maintenant la dissidence fragile et contrôlable. Ce qui est en jeu ici ce n’est pas la régulation des manifestations, mais bien la légitimité politique elle-même. Mais la répression n’a pas fait taire le mouvement ; elle l’a transformé. À Bruxelles, la lutte pour la Palestine devient ainsi une lutte contre la violence d’État et révèle que l’histoire coloniale de l’Europe structure toujours activement les formes contemporaines de contestation. Alors même que l’Union européenne vient d’adopter le Pacte sur la migration et l’asile, ce qui se joue ici dépasse Bruxelles. Ces politiques d’extrême-droite participent à la fascisation des régimes européens où la violence d’État est un outil assumé des gouvernements, légitimé et consolidé par nos institutions.


Publication de référence : Largo D. (2026, 11 mars). Pro-Palestinian activism in Brussels. Identities Journal. https://www.identitiesjournal.com/blog-collection/pro-palestinian-activism-in-brussels.


Images : 1ère image © Jan Slangen [CC BY 2.0] ; 2ème image © Jan Slangen [CC BY 2.0] ; 3ème image © Paul Thielen [CC BY 2.0]