L’opposition à l’égalité de genre est généralement associée à l’extrême droite. Pourtant, les partis conservateurs dits « mainstream » jouent eux aussi un rôle important dans la remise en cause, la redéfinition ou la limitation des politiques féministes et LGBTQIA+. À partir d’une comparaison entre la Belgique et l’Espagne,
notre article analyse comment les partis de droite conservatrice et d’extrême droite partagent parfois des stratégies discursives proches, même si leur intensité et leurs formes varient selon les contextes nationaux et les enjeux débattus.
Quelles formes d’opposition ?
Notre recherche se concentre sur des débats parlementaires en Belgique et en Espagne autour de deux types de réformes récentes : d’une part, les lois sur le consentement ; d’autre part, les lois relatives aux droits des personnes trans. Pour chaque contexte, nous étudions respectivement les partis de droite conservatrice (Partido Popular (PP) et Nieuwe Vlaamse Aliantie (N-VA)) et d’extrême droite (Vox et le Vlaams Belang (VB). L’objectif de notre recherche est de comprendre si ces partis s’opposent à l’égalité de genre de manière différente ou si, au contraire, ils mobilisent des répertoires comparables.
Pour analyser ces prises de position, nous nous appuyons sur la typologie de
Kantola et Lombardo (2021) distinguant plusieurs formes d’opposition discursive à l’égalité de genre. Celle-ci distingue l’opposition directe (par exemple le rejet explicite des politiques d’égalité ou le recours à un discours anti-genre) et des formes plus indirectes d’opposition (comme la dépolitisation du genre, la victimisation ou encore la réorientation du débat vers d’autres enjeux).

Des contextes similaires et distincts
Notre sélection de cas se motive pour plusieurs raisons. Tant en Belgique qu’en Espagne, nous observons la présence de partis conservateurs et d’extrême droite saillants, ainsi que l’adoption récente de lois touchant au consentement et aux droits des personnes trans. Les deux pays peuvent aussi être considérés comme relativement avancés en matière d’égalité de genre et de droits LGBTQIA+, ce qui rend d’autant plus intéressant l’examen des résistances qui s’y expriment. En Espagne, la conflictualité est plus frontale, les attaques plus personnalisées et mentionnant explicitement des acteurs politiques. En Belgique, les ressemblances entre droite conservatrice et extrême droite se déploient dans un registre plus discret mais parfois tout aussi convergeant sur le fond.
Des divergences visibles sur le consentement et les violences de genre
Le premier type de débats étudié concerne la réforme des lois sur le consentement et les violences de genre. C’est sur ce terrain que les différences entre partis conservateurs et partis d’extrême droite apparaissent le plus nettement, surtout en Espagne. Dans le cas espagnol, Vox adopte une opposition directe à la loi dite
solo sí es sí. Le parti mobilise un discours anti-genre explicite, rejette l’idée de violences structurelles faites aux femmes, et se présente comme défenseur des hommes face à un féminisme accusé de criminaliser la masculinité. Il combine cette rhétorique avec des stratégies de victimisation et de dépolitisation du genre, tout en cherchant parfois à déplacer le débat vers l’immigration ou la sécurité.

Le Partido Popular, lui, adopte une posture plus ambivalente. Contrairement à Vox, il ne nie pas la nécessité de lutter contre les violences de genre et peut même afficher un soutien de principe à certaines politiques d’égalité, en rappelant son implication passée dans des dispositifs comme le Pacte d’État contre les violences de genre. Mais ce soutien reste limité. Le PP cherche aussi à se distinguer des propositions portées par la gauche en mettant en avant d’autres priorités, en contestant certains choix du gouvernement ou en déplaçant le débat vers des questions connexes. Autrement dit, il ne rejette pas frontalement l’objectif d’égalité, mais il en rediscute les contours et les instruments.
En Belgique, la dynamique est différente. La N-VA et le Vlaams Belang convergent davantage dans leur manière d’aborder les réformes sur le consentement. Les deux partis ont tendance à dépolitiser la dimension genrée des violences sexuelles, en les requalifiant avant tout comme des problèmes d’ordre public, de pénalisation ou d’efficacité judiciaire. Le genre passe alors au second plan, au profit d’un cadrage centré sur la répression, les peines et le fonctionnement de la justice. Ici, la proximité entre droite conservatrice et extrême droite est plus marquée.
Les attaques envers les droits des personnes trans comme terrain commun
C’est toutefois sur la question des droits des personnes trans que se met en lumière la convergence la plus nette entre les partis de droite conservatrice et d’extrême droite. Dans les deux pays, ces débats suscitent des formes d’opposition plus directes, plus polarisées et plus alarmistes.
En Espagne, Vox et le PP présentent tous deux la législation sur les droits des personnes trans comme une menace potentielle pour les femmes, les enfants ou certains espaces considérés comme devant rester protégés. Les personnes trans y sont présentées comme un problème public, voire comme une menace pour l’ordre social ou pour la distinction entre les sexes. La différence tient surtout au ton employé : Vox nie plus radicalement l’existence même des inégalités de genre et décrit les droits des personnes trans comme des privilèges ; le PP, de son côté, adopte une rhétorique de la modération, de la prudence et du « débat raisonnable », tout en reprenant plusieurs inquiétudes similaires.

En Belgique, la N-VA et le Vlaams Belang s’opposent eux aussi directement à l’extension des droits des personnes trans. Les deux partis mobilisent des paniques morales liées à la « fluidité de genre », au risque de changements trop fréquents d’état civil ou à des conséquences supposées dans des domaines comme le sport, les listes électorales ou les situations d’urgence médicale. Là encore, les formulations diffèrent, mais les cadres d’interprétation se recoupent largement.
Au fond, l’article montre que les droits des personnes trans constituent aujourd’hui un point nodal de la polarisation anti-genre. Alors que l’égalité entre hommes et femmes ou les droits des personnes homosexuelles peuvent être, au moins en apparence, plus facilement intégrés au discours de certains partis conservateurs, les enjeux trans cristallisent des oppositions beaucoup plus nettes. C’est là que l’alignement entre droite conservatrice et extrême droite devient le plus visible.
Penser l’opposition à l’égalité comme un enjeu de convergence entre les partis de droite et d’extrême droite
Il est souvent plus pertinent de penser les rapports entre droites conservatrices et extrêmes droites comme un continuum que comme une opposition franche. Les deux familles partisanes ne se confondent pas totalement. Elles n’emploient pas toujours le même registre, n’assument pas le même degré de radicalité et ne ciblent pas exactement les mêmes adversaires. Mais elles peuvent converger (et ce parfois fortement) dans leurs manières de freiner, redéfinir ou délégitimer les politiques d’égalité de genre.Cette convergence dépend toutefois du contexte national et de l’enjeu débattu. Elle est plus visible en Belgique sur l’ensemble des débats étudiés, et particulièrement forte dans les deux pays dès lors qu’il s’agit des droits des personnes trans. L'article invite ainsi à ne plus considérer l’opposition à l’égalité de genre comme le terrain gardé de l’extrême droite. Les partis conservateurs participent eux aussi à la diffusion de cadrages anti-genre, parfois sur un mode plus feutré, plus technique ou plus respectable politiquement mais non moins structurant dans ses effets.
Publication de référence : Biesemans, R., & Gustin, A. (2026). Different party families, similar opposition to gender equality? A comparative analysis of conservative and far-right parties in parliamentary debates in Belgium and Spain.
European Journal of Politics and Gender (published online ahead of print 2026). Retrieved Apr 9, 2026, from
https://doi.org/10.1332/25151088Y2026D000000139
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