Le populisme: ni menace, ni panacée

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Populisme. Le terme pourrait être élu mot de la décennie 2010, tant il en a rythmé l’actualité politique. Employé régulièrement tant dans la presse politique que dans la littérature académique, il qualifie – le plus souvent de façon péjorative – nombre de partis et figures politiques qui n’ont pourtant rien en commun, si ce n’est la détestation dont ils font l’objet. Il est employé de façon particulièrement imprécise dans les trois berceaux historiques du populisme. Donald Trump est présenté comme populiste, alors même que c’est Barack Obama qui se revendique de la tradition populiste américaine. Javier Milei aussi, alors qu’il a précisément fait campagne contre le populisme argentin incarné par le péronisme. Le terme est parfois utilisé, enfin, pour qualifier Vladimir Poutine, ce nouveau Tsar, alors même que le mouvement populiste russe était farouchement anti-tsariste. Mais que sait-on réellement des origines historiques du populisme et comment repenser sa relation à la démocratie en cohérence avec celles-ci ? C’est à ces questions que nous avons cherché à répondre dans cet article publié dans la revue Contemporary Politics.

Un élan égalitaire, une résistance à l’oligarchie

Le premier mouvement à se revendiquer populiste émergea aux États-Unis à la fin du XIXe siècle – il fallait bien désigner ces membres du People’s Party (parti du peuple) qui ne se définissaient ni comme « républicains », ni comme « démocrates ». Tordant le cou aux clichés, ce mouvement défendait la démocratie et les garanties constitutionnelles de la liberté contre les dérives oligarchiques du pouvoir en place. Dans son best-seller sur le populisme, Jan-Werner Müller est d’ailleurs obligé de reconnaître que ce parti correspond mal à l’anti-pluralisme (la prétention à représenter, seul, l’intégralité du peuple) caractéristique, selon lui, du populisme. Cependant, la conclusion qu’il en tire est révélatrice des faiblesses du débat scientifique sur le sujet : les populistes américains, les premiers à se définir comme tels et considérés comme les pionniers du genre par la plupart des historiens, n’étaient pas vraiment populistes, maintient-il. À ce compte-là, on peut tout aussi bien refuser de considérer que Marx était un vrai communiste après avoir entendu une remarque de Fabien Roussel sur la viande.

Pratiquement au même moment apparaissaient, en Russie, les narodniki, un mouvement d’intellectuels qui entendaient prêter leur voix à la paysannerie opprimée et s’opposer au Tsar. Là aussi, le mouvement ne présentait aucun des défauts habituellement attribués au populisme : ni anti-pluralisme, ni leader charismatique, ni opposition aux institutions représentatives, mais une forme d’anti-oligarchisme au nom du peuple et de la démocratie. Ce mouvement finira par se diviser entre une aile libérale et une aile socialiste qui, après s’être convertie au marxisme, fonda la social-démocratie russe. Les deux ailes restèrent attachées aux libertés démocratiques.

Une histoire intellectuelle mouvementée

Force est donc de le constater : l’acception contemporaine du terme est aux antipodes de ce que celui-ci a pu recouvrir historiquement. Mais comment un tel renversement a-t-il été rendu possible ? Pour comprendre cela, il faut se replonger dans l’histoire intellectuelle, longue et mouvementée, du concept. Trois grandes inflexions ont marqué celle-ci.

La première est liée à la réinterprétation du populisme américain par plusieurs politologues dans les années 1950, qui en font alors la préfiguration du maccarthysme et du fascisme. Bien que cette réinterprétation ait été depuis remise en cause par les historiens, ses effets se ressentent encore aujourd’hui : c’est à elle que l’on doit les connotations xénophobe, conservatrice et paranoïaque que charrie le terme de populisme.

La seconde est liée à l’application du terme pour désigner des régimes politiques latino-américains, en particulier le péronisme argentin. En qualifiant ce dernier de « national-populiste », le sociologue Gino Germani voulait marquer la dimension sociale-égalitaire de cette forme bien spécifique du nationalisme argentin. Mais le résultat est que le mot populisme fut associé de ce fait aux autres caractéristiques du péronisme (ses aspects nationalistes et autoritaires) qu’il ne visait pourtant pas à désigner.

La troisième est intervenue dans les années 1980, lorsque le terme s’est vu employé en Europe pour désigner le grand retour de forces d’extrême droite capables de remporter des succès électoraux notables – en France, en Italie et en Autriche dans un premier temps. En quête de respectabilité, ces partis ont stratégiquement adopté un langage démocratique et ont donc renoncé à formuler leur nationalisme xénophobe en termes d’opposition à la démocratie parlementaire. Cela a conduit un grand nombre de commentateurs politiques à parler à leur propos de « populisme », sorte d’expression euphémisée permettant d’éviter celle, plus encombrante, de « fascisme », mais qui était à bien des égards une erreur de dénomination.

Retrouver le populisme sans l’idéaliser

Face à cette dérive sémantique, il existe de bonnes raisons de ne pas se plier à l’usage dominant du terme en vigueur actuellement.

La première, c’est qu’au-delà des contresens historiques qu’il s’autorise, un concept aussi vague devient inopérant : à voir le populisme partout, on ne l’identifie correctement nulle part. Quel est l’intérêt d’amalgamer dans une même catégorie des forces d’extrême droite et d’extrême gauche que tout oppose par ailleurs, au motif que leur seul point commun est un vague appel au peuple (trait commun de la plupart des mouvements qui cherchent un soutien électoral), et un discours anti-establishment (que tiennent pratiquement tous les partis d’opposition) ?

La seconde, c’est qu’on rend service à l’extrême droite en la désignant de la sorte : on lui offre un pedigree démocratique et une légitimité populaire, dissimulant ce faisant ses tendances profondément autoritaires et sa grande complaisance à l’égard des plus fortunés, à rebours de l’anti-oligarchisme démocratique des populismes historiques. L’extrême droite ne s’y est d’ailleurs pas trompée et s’est joyeusement emparée du terme. En effet, quel parti à la recherche de succès électoral refuserait d’être présenté comme défenseur du peuple ?

Est-ce à dire, pour autant, que les mouvements contemporains qu’on peut légitimement qualifier de populistes – le Mouvement 5 étoiles, mais aussi Podemos et la France insoumise à leurs débuts – sont les champions de la démocratie et constituent un atout pour dépasser sa crise actuelle ? Rien n’est moins sûr. Bien qu’ils procèdent à l’origine d’un élan démocratique et égalitaire, celui-ci est généralement exprimé de façon ambigüe – condition pour pouvoir bâtir la vaste coalition majoritaire dont les populistes rêvent. Par conséquent, les populistes n’offrent pas de vision claire de ce que serait une société juste ou une démocratie idéale. D’ailleurs, selon les contextes dans lesquels ils émergent, ces mouvements peuvent entretenir des rapports très différents vis-à-vis des institutions politiques, et en particulier des mécanismes de représentation ou de délégation. Dans le contexte européen contemporain, marqué par des systèmes politiques sclérosés et une déconnexion toujours plus grande entre les partis et leurs électeurs, cette limite apparaît de façon particulièrement nette. Les mouvements populistes confondent ainsi régulièrement les symptômes et les causes de la crise de représentation, et prennent pour cible les corps intermédiaires (partis, syndicats, associations, etc.) qu’ils devraient pourtant s’attacher à revitaliser dans une optique de régénération démocratique. Le populisme bien défini, s’il n’est donc pas une menace pour la démocratie, n’est pas pour autant la solution miracle à tous ses maux.

Publication de référence : Borriello, A., Pranchère, J-Y., & Vandamme, P. E. (2023). Populism and democracy: a reassessment. Contemporary Politics. DOI: 10.1080/13569775.2023.2296717.l                                                                                                                                                                            Images: "Trump" by Cowgirl111 is licensed under CC BY-NC-SA 2.0.; Photo of Aurelien Romain is licensed under Unsplash; "Elections" by MarcGbx is licensed under CC BY-NC 2.0.