Continuités coloniales et doubles standards de l’UE vis-à-vis de l’Ukraine et de la Palestine

Ursula von der Leyen avait promis en 2019 une Commission européenne « géopolitique ». Elle n’a pas déçu. Au-delà de l’impact du Covid, la dernière législature européenne a été marquée sur le plan de la politique internationale par deux crises aiguës : l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022 et l’offensive militaire de grande ampleur d’Israël contre la Palestine à la suite des attaques perpétrées par le Hamas le 7 octobre 2023. Bien qu’il ne s’agisse pas de conflits entièrement symétriques et qu’ils aient leurs propres particularités politiques et historiques, il existe entre eux de fortes similitudes : un pays militairement puissant (la Russie et Israël) attaque une nation voisine (l’Ukraine et la Palestine) avec laquelle il entretient des relations historiquement inégales (qui peuvent même être perçues comme coloniales). Pourtant, malgré ces similitudes, la réponse en matière de politique étrangère de l’ UE a été très différente. Notre article académique expose l’« extranéisation » (‘othering’ en anglais) de la Palestine, le processus discursif par lequel l’UE traite la communauté politique de la Palestine comme intrinsèquement différente et étrangère à l’« Europe ». De cette façon, l’article illustre le racisme et les doubles standards de l’UE en matière de défense du droit international et des droits de l’homme, l’exclusivité de ceux qui appartiennent à « l’Europe » et la continuité de la pensée coloniale qui imprègne les discours des dirigeants de l’UE. Dans ce billet, nous résumons les éléments clés.

Une réponse asymétrique : la logique du « jardin et de la jungle »

La réponse asymétrique aux deux conflits met en évidence les contradictions d’une UE dont la politique étrangère reste marquée par la logique du « jardin et de la jungle », métaphore raciste utilisée par Josep Borrell, haut représentant pour les Affaires étrangères (HRVP) de l’Union européenne entre 2019 et 2024. L’Ukraine ferait partie du « jardin » : une communauté majoritairement blanche et chrétienne avec un statut proche de l’OTAN et de l’UE. L’Ukraine appartiendrait à la « famille européenne », selon les mots de von der Leyen. Dans la continuité de cette idée, l’UE a fourni un soutien politique, une assistance financière et a même aidé à développer les capacités de défense de l’Ukraine. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a été invité à plusieurs reprises au Parlement européen et les dirigeants de l’UE (dont von der Leyen et Borrell) ainsi que de nombreux dirigeants politiques des États membres se sont rendus plusieurs fois en Ukraine en signe de soutien à la lutte du pays contre le gouvernement russe. De plus, l’UE a non seulement soutenu l’accueil de millions de réfugiés ukrainiens, mais a imposé de lourdes sanctions contre le gouvernement russe ainsi que contre les entreprises et les individus russes liés au président Vladimir Poutine. Ce dernier a été pointé du doigt comme responsable de « crimes de guerre », en raison d’attaques contre des hôpitaux et d’autres infrastructures civiles. En mars 2023, la Cour pénale internationale (CPI) a émis un mandat d’arrêt contre le président russe pour crimes de guerre.

Le 21 novembre 2024, la CPI a également demandé un mandat d’arrêt pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu. L’UE s’est toutefois rangée du côté d’Israël. Seuls les dirigeants israéliens ont été invités à s’exprimer au Parlement européen, et Ursula von der Leyen et la présidente du Parlement Roberta Metsola se sont même rendues en Israël et ont tenu une conférence de presse conjointe avec le président israélien Isaac Herzog le 13 octobre 2023. Malgré le grand nombre de Palestiniens tués par les attaques israéliennes à Gaza (mais aussi au Liban et en Cisjordanie, où les colons continuent de s’étendre), la politique étrangère européenne à l’égard d’Israël n’a guère changé. En mars 2024, près de 200 organisations de la société civile ont appelé à la suspension de l’accord d’association UE-Israël, car les droits de l’homme et les principes démocratiques sont une composante essentielle de l’accord. Malgré ces demandes, l’UE continue de maintenir cet accord intact. En outre, alors que le récit sur l’Ukraine s’appuie sur une perspective historique plus large autour de l’impérialisme soviétique, dans le cas de la Palestine, la chronologie commence le 7 octobre 2023, comme si rien ne s’était passé avant les attaques du Hamas. En effet, l’« extranéisation » est évidente dans la mesure où la Palestine est constamment niée en tant que communauté politique (on parle souvent uniquement de « Gaza », comme si elle ne faisait pas partie d’une nation plus grande). Des termes tels que « Nakba », « génocide », « occupation », « colonialisme » ou « apartheid » n’apparaissent pas dans le récit de l’UE. Dans cette optique, les morts palestiniennes apparaissent comme la conséquence d’une « tragédie », d’une catastrophe naturelle sans cause humaine apparente.

Différences entre von der Leyen et Borrell par rapport à la Palestine

Cela dit, le récit de von der Leyen n’est pas exactement le même que celui de Borrell. Malgré la métaphore « jardin-jungle », Borrell a rejeté la position de von der Leyen, qu'il a critiquée publiquement dans EL PAÍS en février 2024. Borrell a fait valoir que « le voyage de von der Leyen, avec une position aussi complètement pro-israélienne, sans représenter personne d'autre qu'elle-même dans une question de politique internationale, a eu un coût géopolitique élevé pour l'Europe ». Il a dénoncé les doubles standards de la politique étrangère européenne, qui s'oppose à la violation des droits de l'homme dans certains endroits et les justifie dans d'autres. La politique étrangère de l'UE doit être approuvée par tous les États membres - l'Espagne, la Belgique et l'Irlande sont ceux qui se sont le plus positionnés du côté de Borrell - mais le HRVP joue un rôle clé dans la coordination et la recherche de consensus.

En décembre 2024, l’Estonienne Kaja Kallas a remplacé Borrell dans la deuxième Commission von der Leyen, qui a clairement viré encore plus à droite. Celle-ci s’est imposée comme une fervente défenseure de l’Ukraine dans sa résistance contre la Russie, mais elle n’a pas eu la même attitude envers la Palestine. Victime de ses contradictions internes, de sa subordination à une logique globale qu’elle ne peut ou ne sait pas lire – notamment sa relation de dépendance aux États-Unis, l’UE apparaît paralysée et incapable de défendre les droits de l’homme de manière cohérente. Si un cessez-le-feu est respecté, l’UE pourra probablement dire que les droits de l’homme et la démocratie progressent face aux bombes et aux milliers de civils morts. Au-delà de ces proclamations, l’argument des droits de l’homme fonctionne moins bien parce qu’il est trop souvent utilisé avec une discrétion coloniale et de manière incohérente. Cela permet à ceux qui ne croient pas vraiment aux droits de l’homme et à la démocratie d’utiliser ces termes pour continuer le massacre face à la confusion générale.

Un avenir démocratique pour la politique étrangère européenne

Notre article montre qu’une politique étrangère européenne démocratique doit faire face à son passé et son présent coloniaux, et laisser derrière elle la logique du « jardin et de la jungle », l’hypocrisie et les doubles standards. Il est révélateur que ce soit l’Afrique du Sud, et non l’UE ou un quelconque pays « européen », qui ait assigné Israël devant la Cour Internationale de Justice au motif qu’il commettait un génocide contre la Palestine. La défense des droits de l’homme ne peut se limiter à certaines communautés. Sinon, l’UE continuera à reproduire la hiérarchie existante entre le Nord et le Sud. Plutôt que d’opposer de manière contreproductive les luttes des Ukrainiens et des Palestiniens, la politique étrangère européenne devrait contribuer à trouver des moyens d’articuler des liens de solidarité entre toutes les luttes anticoloniales.

Images : Commission européenne ; AFP via getty images.