calendar-icon 23 Jan 2026

Bruxelles garde les femmes en politique – parce que les systèmes nationaux n’y parviennent toujours pas ?

De nouvelles recherches menées par la politiste Dr. Elena Frech montrent que les femmes au Parlement européen ont des chances de survie politique égales, voire supérieures, à celles des hommes. Et si cette institution européenne réputée lointaine faisait davantage pour l’égalité de genre que les parlements nationaux ?

Renverser le récit : introduction

Depuis des années, on entend la même histoire : les femmes quittent la politique plus tôt que les hommes – épuisées, poussées vers la sortie ou discrètement retirées des listes électorales. Et si ce schéma ne s’appliquait pas partout ? Une nouvelle recherche menée sur le Parlement européen montrent qu’une fois les femmes arrivées à Bruxelles, elles ont au moins les mêmes chances que les hommes – souvent davantage – d’être renommées et réélues. Si les femmes restent globalement sous-représentées, leur survie politique au niveau de l’UE contraste fortement avec les écarts persistants entre les sexes dans les parlements nationaux (voir Muriaas et Stavenes 2024). Ce résultat ne se contente pas de bousculer une idée reçue - il soulève une question plus profonde : si les femmes peuvent rester au pouvoir à Bruxelles, pourquoi les systèmes nationaux continuent-ils à les écarter ?

Les femmes restent à Bruxelles - et ce n’est pas un hasard

Cette étude récente s’intéresse aux départs des membres du Parlement européen (MPE), à partir d’une base de données originale couvrant l’ensemble des MPE de 2009 à 2019. Elle combine des informations biographiques, des données électorales et des trajectoires de carrière détaillées pour analyser la manière dont différents acteurs - la députée elle-même, son parti et les électeurs - façonnent à la fois les sorties du Parlement européen et les carrières politiques nationales qui suivent. Les résultats sont frappants : les femmes ne sont pas plus susceptibles de quitter le Parlement européen que les hommes - elles sont même légèrement plus susceptibles d’y rester. Sur la base de données concernant plus de 1500 MPE, la recherche montre que les femmes présentent des taux de retour au Parlement européen comparables, voire supérieurs, à ceux des hommes à la fin d’une législature. Surtout, elle identifie les partis politiques comme des gardiens décisifs dans ce processus : la présence continue des femmes à Bruxelles dépend fortement des décisions de renomination prises par les partis, elles-mêmes influencées par le type de système électoral en vigueur dans chaque État membre. Ensemble, ces dynamiques contribuent à expliquer pourquoi la survie politique des femmes au Parlement européen dépasse souvent celle observée dans les législatures nationales. Ce constat remet en cause l’idée largement répandue selon laquelle les femmes « s’évaporeraient » naturellement de la politique avec le temps. Il suggère au contraire que lorsque les structures institutionnelles et les incitations partisanes sont alignées – comme c’est souvent le cas au Parlement européen  le genre ne constitue plus un handicap pour la survie politique. L’étude pointe également une dynamique d’interdépendance entre niveaux politiques : le Parlement européen peut offrir un espace de carrière plus viable à long terme pour les femmes précisément parce que la politique nationale, dans de nombreux pays européens, continue de les reléguer au second plan. En d’autres termes, Bruxelles devient un espace de continuité pour les femmes en politique - non pas nécessairement parce qu’elle serait exceptionnellement progressiste, mais parce que les opportunités nationales restent limitées.

Pourquoi Bruxelles retient les femmes - quand la politique nationale les laisse partir

Le Parlement européen apparaît plus « ouvert » et plus favorable aux femmes que la plupart des parlements nationaux – mais ne tient peut-être pas seulement au fait qu’il serait particulièrement progressiste. Si les caractéristiques institutionnelles et les incitations partisanes au niveau de l’UE contribuent clairement à rendre le jeu plus équitable, le rôle du Parlement européen comme arène plus « accueillante » pour les femmes est aussi façonné par ce qui se passe – ou ne se passe pas – au niveau national. Selon la théorie des élections de second ordre (Reiff et Schmitt 1980), le Parlement européen est largement considéré comme politiquement moins important que les parlements nationaux. Cette hiérarchie pèse sur la manière dont les partis distribuent les opportunités politiques, et donc sur la compétition pour les places sur les listes et pour les fonctions. Confrontés au regard des médias ou à des pressions réputationnelles en faveur de l’égalité de genre, les partis peuvent choisir de placer davantage de femmes au Parlement européen, jugé « moins important », tout en conservant des délégations nationales plus prestigieuses dominées par les hommes. Le Parlement européen devient ainsi un espace où les femmes sont plus visibles – non pas forcément parce qu’il aurait été conçu pour les autonomiser, mais parce qu’il est perçu comme politiquement plus sûr.

Conclusion – Un parlement lointain qui fait ce qu’il faut ?

Alors, le Parlement européen fait-il vraiment davantage pour l’égalité de genre que les parlements nationaux ? Les éléments disponibles suggèrent que oui, mais pas forcément par intention explicite. Les femmes restent à Bruxelles non seulement parce que le Parlement européen est, sur le plan structurel et normatif, plus favorable, mais aussi parce que la politique nationale leur ferme encore trop souvent la porte. La réputation du Parlement européen comme institution « favorable aux femmes » doit ainsi autant aux exclusions nationales qu’à l’inclusion au niveau de l’UE. Il est peut-être temps que les parlements nationaux s’inspirent davantage du « manuel » de l’UE – pas seulement en matière de commerce ou de climat, mais aussi sur la manière de maintenir les femmes en politique. Les résultats issus notamment d’un numéro spécial consacré à la représentation des femmes et aux obstacles rencontrés dans leurs carrières politiques au sein de l’Union européenne indiquent clairement la voie à suivre : les réformes doivent viser à la fois les structures formelles et les cultures informelles qui continuent de désavantager les femmes. Il s’agit de construire des institutions politiques sensibles au genre – non seulement via des quotas et des listes de candidats équilibrées, mais aussi en repensant l’architecture même des carrières politiques. Des horaires plus inclusifs, de véritables dispositifs de congé parental et des trajectoires professionnelles permettant des périodes hors mandat peuvent rendre la vie politique plus soutenable, en particulier pour les femmes. Dans le même temps, les partis doivent réformer leurs procédures internes de sélection, limiter les formes de filtrage informel et contester activement les normes de genre qui continuent à déterminer qui est perçu comme compétent, « éligible » ou doté d’un « potentiel de leadership ». Ainsi, la dynamique entre niveaux institutionnels est déterminante : parce que les femmes se heurtent souvent à des perspectives limitées de progression de carrière dans la politique nationale, le Parlement européen devient l’une des rares arènes stables et prestigieuses où leurs trajectoires peuvent se poursuivre. Tant que les systèmes nationaux resteront à la traîne, Bruxelles continuera sans doute à servir de refuge - mais elle constitue aussi une preuve par l’exemple : lorsque la conception institutionnelle et les incitations politiques sont alignées, une politique inclusive du point de vue du genre devient non seulement possible, mais durable. Le Parlement européen n’est pas simplement une exception : il est un précurseur discret, qui montre la direction à suivre.

Publication de référence: Frech, E. (2024). Gendered exits: The role of parliamentarians, parties and voters in women’s departure from the European Parliament. European Union Politics, 26(1), 145-166. https://doi.org/10.1177/14651165241300273

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