Participation et démocratie

Voter à 16 ans: plus d’engagement politique chez les adolescents?

Un billet rédigé par Dieter Stiers, Marc Hooghe et Ruth Dassonneville.

Le vote à 16 ans est l’un des objectifs phares de l’accord gouvernemental de l’équipe d’Alexander De Croo. En effet, le gouvernement a décidé d’octroyer le droit de suffrage aux adolescents dès 16 ans lors des élections européennes de 2024. Les discussions sur l’abaissement de l’âge pour l’obtention du droit de vote ne se limitent pas à la Belgique. L’Écosse et l’Autriche, par exemple, ont déjà élargi le droit de vote aux adolescents dès 16 ans pour certains types d’élections.

Les débats qui entourent la question de l’âge requis pour voter sont marqués par des arguments pour ou contre l’élargissement du droit de vote. Pour les partisans du vote à 16 ans, l’abaissement de l’âge requis pour voter est considéré comme un outil pour combattre le déclin de l’intérêt pour la politique chez les jeunes. L’idée est que si les jeunes peuvent exprimer leur voix dans le processus électoral, ils seront plus motivés pour s’informer sur les candidats et leurs propositions.

Or, d’autres sont plus critiques envers cette proposition. Ces derniers s’inquiètent du faible intérêt pour la politique des jeunes, mais leurs conclusions sont différentes: si les jeunes sont moins intéressés par la politique, il est peu probable qu’ils fassent l’effort de s’informer ou que leur choix de vote soit mûrement réfléchi. Les adversaires du vote à 16 ans craignent donc que les raisons qui motivent le vote chez les jeunes soient plus superficielles et, par conséquent, que ces derniers puissent être influencés par leur entourage ou par des campagnes électorales. En résumé, selon les opposants du vote à 16 ans, les adolescents n’ont pas la maturité politique pour obtenir le droit de vote.

Le vote des jeunes à Gand: une expérimentation

Les arguments principaux dans ce débat sont pour la plupart de nature empirique. Le but principal de notre étude est donc de vérifier la validité de ces arguments.

À l’automne 2018, lors des élections municipales, la ville de Gand a décidé de mettre en œuvre une expérience et d’accorder le droit de vote aux adolescents dès 16 ans. Évidemment, la loi selon laquelle on obtient le droit de vote à 18 ans en Belgique s’applique également aux élections municipales. Étant donné que la ville de Gand ne pouvait pas ignorer cette législation, le vote pour les 16 à 18 ans a été clairement présenté comme une élection à part, et comme un essai. De plus, dans sa communication avec les jeunes, la ville a clairement indiqué que le vote des adolescents n’aurait pas d’impact sur la composition du conseil communal. Néanmoins, tous les jeunes Gantois âgés de 16 à 18 ans ont reçu une invitation officielle de la part du collège communal pour participer aux élections. Le bulletin de vote pour les jeunes était identique à celui présenté aux électeurs, mais les jeunes devaient voter par voie électronique. On peut ainsi penser que cette invitation a semblé officielle pour la plupart des jeunes, qui étaient tout de même conscients que leur vote ne pouvait pas avoir de conséquences sur la formation du conseil communal.

Notre groupe de recherche n’a pas été impliqué dans cette élection simulée, mais nous avons reçu la liste de tous les citoyens de Gand âgés entre 15 et 21 ans. Nous avons invité toutes ces personnes à participer à notre étude et à remplir un questionnaire dans les jours suivant les élections communales. Le questionnaire comprenait des questions sur l’intérêt pour la politique, les connaissances politiques et le temps passé à discuter de politique, entre autres.

Pour réaliser nos analyses, nous avons regroupé les participants en trois groupes.

  • Le premier groupe était composé d’adolescents de 15 ans, qui n’étaient pas impliqués dans l’expérience et qui ont donc servi de groupe de contrôle. Notre hypothèse était que nous n’observerions pas de changements dans les attitudes politiques de ce groupe.
  • Le deuxième groupe était composé d’adolescents de 16 et 17 ans, qui étaient invités à participer à l’élection pour les jeunes. Si l’obtention du droit de suffrage (même pour une élection non-officielle) est vraiment un événement mobilisateur, nous devrions observer des niveaux de connaissance, d’intérêt et d’attention pour la politique plus élevés chez ce groupe qu’au sein du groupe n’ayant pas le droit de vote.
  • Finalement, le dernier groupe est celui de jeunes de 18 à 20 ans, qui peuvent – et doivent – participer aux élections officielles.

D’un point de vue méthodologique, il est important de mentionner que ces groupes sont séparés par des césures strictes : les jeunes qui avaient 15 ans et 364 jours le 14 octobre 2018 étaient exclus de l’élection simulée, alors que les jeunes ayant exactement 16 ans étaient invités à participer. De même, un jeune de 17 ans et 364 jours ne pouvait pas participer à l’élection officielle, tandis qu’un jeune fêtant ses 18 ans le 14 octobre 2018 avait l’obligation de participer. Ces césures claires nous permettent d’utiliser une approche nommée “discontinuité de la régression”.

Plus précisément, nous avons analysé l’effet, sur les attitudes politiques, du droit de suffrage non-officiel à 16 ans et l’effet du droit de suffrage officiel à 18 ans. Comparer les discontinuités (césures) à 16 et à 18 ans nous a permis de voir si accorder le droit de vote à 16 ans plutôt qu’à 18 ans a eu un effet mobilisateur. En utilisant les réponses des 2 360 participants au sondage, nous avons examiné si les discontinuités s’accompagnaient de différences dans le niveau d’intérêt politique, de connaissances politiques, d’attention pour la politique, de confiance dans les institutions démocratiques et de sentiment d’efficacité politique.

Pas de solution miracle

Nos résultats ont confirmé une croissance significative dans l’intérêt politique lorsque les jeunes obtiennent le droit de vote. Or, obtenir le droit de vote – pour l’élection simulée ou pour l’élection officielle – n’a pas d’effet positif sur les indicateurs retenus pour toutes les autres attitudes. De plus, les effets sont très similaires pour le droit de participer à l’élection simulée (à 16 ans) et pour le droit de suffrage à 18 ans.

Notre conclusion est qu’octroyer le suffrage à des adolescents de 16 ans ne devrait pas être considéré comme une solution miracle. L’effet de la participation électorale sur l’intérêt pour la politique chez les jeunes reste très limité, et nous ne pouvons pas établir d’effet sur les autres attitudes. Toutefois, nous demeurons plutôt optimistes, car nos résultats démontrent que le choix de parti chez les jeunes reflète assez bien leurs préférences idéologiques, tout comme c’est le cas chez les adultes. Les jeunes de 16 ans semblent donc avoir suffisamment de “maturité politique” pour s’exprimer politiquement.

Si la décision d’abaisser à 16 ans l’âge requis pour voter est motivée par le but de combattre le manque d’intérêt politique chez les jeunes, nos résultats suggèrent que les effets de cette modification seront très limités. De plus, les élections européennes susciteront sans doute moins d’enthousiasme chez les adultes et les jeunes. En effet, ces élections, qui sont parfois qualifiées d’élections « de second ordre », ont tendance à attirer moins d’électeurs que les élections nationales, du moins dans les pays où les scrutins n’ont pas lieu le même jour. Évidemment, comme d’autres recherches l’ont démontré, l’abaissement de l’âge de vote doit être accompagné d’un bon programme d’éducation civique pour préparer les jeunes à leur rôle d’électeur. Il n’est donc pas exclu que l’abaissement de l’âge requis pour voter à 16 ans en 2024, en combinaison avec une éducation civique qui cible explicitement les jeunes de cet âge, puisse motiver les jeunes à s’intéresser à la politique.

Article de référence:
Stiers D., Hooghe M. & Dassonneville R. (2020) “Voting at 16: Does lowering the voting age lead to more political engagement? Evidence from a quasi-experiment in the city of Ghent (Belgium)”, Political Science Research and Methods.

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Dieter Stiers est chercheur postdoctoral du FWO à la KU Leuven. Ses recherches portent sur le comportement électoral et la qualité de la représentation électorale.

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Marc Hooghe est professeur ordinaire à la KULeuven. Il publie surtout sur la confiance dans les institutions politiques, la participation politique et l’éducation à la citoyenneté.

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Ruth Dassonneville est professeure agrégée au département de science politique de l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en démocratie électorale.

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Pictures by Tyler Delgado, Matese Fields, Element5 Digital, and Rich Smith on Unsplash.

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