Relations internationales

Les ressorts de la diplomatie nucléaire iranienne

Un billet de Wendy Ramadan-Alban.

Dans l’actualité de cette rentrée 2022, deux dossiers préoccupent particulièrement l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Premièrement, la sécurité de la centrale nucléaire de Zaporijia en Ukraine est compromise par des affrontements entre forces russes et ukrainiennes. Deuxièmement, l’AIEA appelle l’Iran à mieux coopérer pour expliquer la conduite de certaines activités nucléaires non déclarées. 

L’Ukraine et l’Iran se retrouvent à l’agenda de la sécurité nucléaire globale. Qu’ont-ils en commun? Ce sont deux “États Pivots” du système international.

Les Pivots possèdent des atouts stratégiques, militaires, économiques ou idéationnels qui sont convoités par au moins deux grandes puissances. Ils sont pris dans le chevauchement de sphères d’influence, lesquelles se mesurent par les alliances conclues avec ces grandes puissances. Un changement d’alliance a des répercussions importantes pour la sécurité régionale et globale. De fait, nombre de conflits internationaux du xxe siècle se sont développés dans les Pivots.

Cet angle d’analyse nous invite à considérer la situation géopolitique dans laquelle les États sont insérés pour expliquer les dynamiques sécuritaires globales, mais aussi, pour comprendre la politique internationale. 

Goin' to Iran

Comment la situation géopolitique influence-t-elle le rapport que les États entretiennent à la scène internationale, c’est-à-dire leur ‘grande stratégie’?

Dans ma thèse de sciences politiques, je me suis intéressée à la grande stratégie de la République islamique d’Iran (RII) à travers le cas des négociations sur le programme nucléaire iranien (2003-2015). J’ai démontré que la diplomatie nucléaire iranienne avait été fortement influencée par une culture stratégique héritée des décennies précédentes, et façonnée à l’aune de l’expérience géopolitique de Pivot qu’a eu l’Iran depuis le XIXème siècle. Cette culture stratégique de Pivot s’est manifestée à travers la pratique d’un répertoire d’actions de référence.

Les facteurs explicatifs 

En théorie des relations internationales, deux types d’approches se distinguent pour expliquer le comportement des États: certains valorisent les facteurs dits “internes” aux États (nature du régime, idéologie, culture des élites politiques, etc.). D’autres mettent l’accent sur les facteurs “externes” aux États, c’est-à-dire, relatifs à la position de ces derniers dans le système international (géographie, répartition relative des capacités démographique, économique, de puissance, etc.).

Dans l’héritage géopolitique, j’établis que la diplomatie nucléaire de l’Iran entre 2003 et 2015 a été influencée par une combinaison de facteurs internes et externes. Les facteurs externes sont souvent écartés de l’analyse quand il s’agit d’expliquer les déterminants de la politique iranienne régionale et globale:  le caractère “voyou” de la RII expliquerait sa propension à répandre le “terrorisme” au Moyen-Orient ou à mentir à l’AIEA sur la finalité de son programme nucléaire.

Esfahan, Iran

Pourtant, c’est seulement en considérant les facteurs externes à la RII tels que le fait d’être un État Pivot, que l’on peut saisir les ressorts de sa diplomatie nucléaire. Cette situation géopolitique, objective et durable, a des conséquences à long terme sur les façons de faire et de voir la politique. 

La culture stratégique iranienne de Pivot

J’ai donc réfléchi à l’influence de la situation géopolitique de la RII sur l’élaboration et la pratique de sa grande stratégie. Ce concept est souvent schématisé par la formule “ends, ways and means” (“objectifs” des États, “postures” et “moyens” des États pour réaliser leurs objectifs).

Dans ma thèse, j’identifie une culture stratégique iranienne héritée de la période antérieure à l’instauration de la République islamique d’Iran (1979). Cette culture stratégique a été façonnée par les acteurs de la politique iranienne dans le contexte géopolitique du Pivot. C’est ici que je souligne les interactions entre les facteurs dits “externes” aux États (la situation de Pivot) et les facteurs internes (la culture stratégique des élites). 

Cette culture stratégique a elle-même contraint les élites politiques de la RII dans la pratique de leur grande stratégie. Comment? Ces élites ont puisé, comme leurs prédécesseurs, dans un répertoire d’actions de référence. Ce répertoire regroupe trois postures principales: “Manœuvrer”, “Contester”, “Se conformer à l’ordre des puissances”. Chacune de ces postures comprend un éventail d’actions. 

Le recours à ces actions n’est pas forcément des plus rationnels pour gérer les défis de la grande stratégie iranienne. Néanmoins, par le biais qu’elle induit, la culture stratégique de Pivot contraint le choix des acteurs à l’instant “t”. Bref, le champ des possibles est restreint.

Le cas de la diplomatie nucléaire 

La diplomatie nucléaire iranienne entre 2003 et 2015 nous offre un exemple très significatif de l’héritage de cette culture stratégique de Pivot. 

Iran Talks in Vienna - June/July 2015

Sous l’administration de gauche (2003-2005), l’équipe de négociation iranienne a mobilisé la posture de la “Manœuvre dans l’ordre des puissances”, à l’instar de Reza Shah (1925-1941):  il s’agissait de tirer parti de la compétition entre grandes puissances pour faire avancer les intérêts iraniens dans la négociation.

Sous l’administration de droite (2005-2013), la partie iranienne a eu recours à la posture de la “Contestation de l’ordre des puissances”, dans l’héritage de Mohammad Mosaddeq (1951-1953). Ici, il s’agissait de rejeter l’ordre international dans un objectif purement idéaliste.

Sous l’administration centriste (2013-2015): l’Iran a pratiqué la posture “Se conformer à l’ordre des puissances” à l’instar de Mohammad Reza Shah (1941-1979). À travers un travail sur l’image du régime, l’équipe de négociation a tenté de normaliser l’identité de l’État.

Le choix de recourir à l’une de ces trois postures dépend de la priorité donnée aux objectifs étatiques, entre développement économique d’une part, ou souveraineté et sécurité culturelle, d’autre part. Les résultats de la thèse montrent également que le recours à une action plutôt qu’à une autre au sein d’une même posture, dépend de la perception par les élites politiques de l’ordre international.

Quoiqu’il en soit, l’identification de ce répertoire d’actions prouve que l’on ne peut se contenter d’expliquer le comportement de la RII par les seules caractéristiques de son régime islamique et révolutionnaire.

Publication de référence: Ramadan-Alban, W. (2022). La grande stratégie de la République islamique d’Iran à travers l’étude des négociations sur le programme nucléaire iranien (2003-2015). Thèse de doctorat en sciences politiques, Université de Namur & EHESS.

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Wendy Ramadan-Alban a effectué son doctorat en sciences politiques à l’Université de Namur (Belgique) et à l’EHESS.  Sa thèse, soutenue en septembre 2022, porte sur la grande stratégie de la République islamique d’Iran à travers l’étude des négociations sur le programme nucléaire iranien (2003-2015).

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Pictures: “Water Nuclear Bomb” by alifaan licensed under CC BY-NC-SA 2.0.; “Goin’ to Iran” by Orly Orlyson licensed under CC BY 2.0.; “Esfahan, Iran” by quixotic54 licensed under CC BY-NC-ND 2.0.; “Iran Talks in Vienna – June/July 2015” by European External Action Service – EEAS licensed under CC BY-NC 2.0.

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