Entretiens avec des chercheur·e·s

Regard ethnographique du nationalisme à Belfast et Nicosie

Un entretien avec Juliette Renard.

Pourriez-vous nous parler de votre parcours et de ce qui vous a amené à la science politique?

Juliette Renard: J’ai fait des études générales dans le secondaire et puis je suis partie un an à l’étranger à la fin de mes études, parce que je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire et parce que j’avais envie de bouger. En rentrant, en toute honnêteté, je n’avais qu’une seule envie, c’était de repartir. J’ai toujours été relativement intéressée par tout ce qui se passe plutôt au niveau international. J’ai aussi une sensibilité par rapport aux zones de conflit. Je n’ai pas spécialement choisi par élimination, parce que je trouvais le programme du bachelier intéressant, interdisciplinaire et ouvrant pas mal de portes.

Pouvez-vous nous parler de votre thèse de doctorat et nous synthétiser ses enseignements?

Juliette Renard: Ma thèse porte sur les sociétés profondément divisées qui sont en théorie des sociétés où il y a deux ou plusieurs communautés qui sont des communautés identitaires fortes, qui peuvent revêtir différentes formes politiques. C’est le premier volet de ma thèse. C’est souvent des communautés ethno-politiques et qui sont représentées au niveau politique. Dans le cadre de ma thèse, je m’intéresse précisément à Chypre et à l’Irlande du Nord, ce qui va me permettre, je l’espère, d’avoir un regard original sur la Belgique par la suite. Mon projet a beaucoup évolué ces derniers temps, notamment grâce à notre ami la Covid.

Même mes questions de recherche ont évolué parce qu’elles n’étaient plus faisables. J’étudie donc ces sociétés et j’essaie de comprendre les caractéristiques d’une société divisée dans ces contextes particuliers. Je m’intéresse aux différentes formes que la division peut prendre. Cette division peut être matérielle, comme en Irlande du Nord, avec le cas très concret des murs. Je crois qu’on ne peut pas faire plus matérielle comme division. Mais ce peut être aussi une division politique ou parfois simplement une division introduite par un formulaire administratif ou encore une division au niveau du système éducatif. Je m’intéresse donc aux différentes manières dont les divisions existent dans ces sociétés. 

Quel est le deuxième volet de votre thèse?

Juliette Renard: Le deuxième volet de ma recherche s’intéresse aux organisations qui cherchent à contourner cette division. Dans le cadre de Chypre et de l’Irlande du Nord, on est quand même dans des contextes post-conflictuels où il y a aussi des conflits récents qui ont créé pas mal de blessures et de traumatismes au sein des populations, même si ce ne sont plus des conflits qu’on pourrait qualifier d’ouverts. Ce sont néanmoins des conflits où il y avait une violence latente pendant toute une période. J’essaye de comprendre comment il est possible ou pas, de créer et recréer du lien pour garantir le vivre-ensemble. Cela paraît très ambitieux comme programme de thèse. On va dire que je le fais à petite échelle. Pour ma recherche, je travaille à partir de données qualitatives. Je réalise des entretiens semi-directifs. 

En effet, je crois que les gens ont besoin de s’exprimer sur certains points. En fonction du contexte dans lequel on est, c’est plus ou moins possible d’être ouvert. Ça, c’est quelque chose qui est assez intéressant et que j’ai pu réaliser, dont je n’avais pas conscience à la base: en fait, le contexte politique permet ou pas une certaine liberté dans ce qui est dicible. À côté des entretiens semi-directifs, j’ai passé pas mal de temps sur le terrain dans le but de faire une ethnographie du quotidien où je déambule et marche beaucoup dans ces villes: Nicosie et Belfast. Cette démarche a pour objectif de prendre en compte le territoire et l’espace public. En effet, la matérialité, soit de l’organisation d’une ville, soit de certains tags politiques, soit de certains drapeaux, soit de certains panneaux, pour moi, participe aussi à la création de sociétés profondément divisées. Un autre aspect est de faire des marches urbaines avec des groupes de personnes qui sont confrontés dans leur vie quotidienne à ces formes de divisions et qui vivent pleinement ces divisions. Cela a été possible en Irlande du Nord, mais malheureusement pas à Nicosie.

Pouvez-vous nous parler de votre expérience en Irlande du Nord et à Chypre dans la réalisation de cette thèse? 

Juliette Renard: Ce sont deux expériences très différentes déjà. D’une part, parce que je connais assez bien le cas nord-irlandais, j’ai travaillé sur ce cas pour mon travail de fin d’études. Donc en m’y rendant, je savais plus ou moins où je mettais les pieds. J’avais déjà une connaissance théorique, mais aussi pratique du terrain. La grosse différence a été qu’en Irlande du Nord, j’ai atterri en plein confinement, donc ça a été assez compliqué, assez solitaire pour la première partie de mon terrain. Par la suite, et en raison du relâchement des mesures, j’ai quand même pu réaliser des entretiens en face à face, des observations dans certains centres communautaires et des marches urbaines avec des groupes de jeunes notamment. Ça a été une vraie immersion dans la société nord-irlandaise. 

En Irlande du Nord, je vivais chez des Anglais qui vivent depuis 20 ans à Belfast. J’avais une possibilité d’être à l’aise avec ce sur quoi je travaillais, dans le sens où ils ne faisaient pas personnellement partie du conflit. Toutefois, si on regarde l’image globale, les Anglais font quand même partie au conflit. Mais là ce ne sont pas des personnes qui ont souffert directement du conflit, c’était assez confortable à ce niveau-là. D’autre part, à Nicosie, j’étais chez une personne chypriote grecque qui avait ses propres visions du monde et ses propres opinions sur le conflit. Là, j’ai été plus discrète au niveau de mes recherches. Au final, les deux expériences étaient très différentes. 

Par rapport à la récolte des données, il faut être super flexible, savoir s’adapter, rebondir et saisir les opportunités qui se présentent. Ce sont des petits mondes où tout le monde connaît tout le monde. Surtout à Nicosie, où les gens qui travaillent sur le rapprochement communautaire constituent une toute petite minorité. C’est un peu une petite bulle. Quand je parle de flexibilité et d’adaptation, cela entend également de pouvoir être réflexif et questionner notre pratique et nos attentes. Par exemple, moi, j’étais persuadée que j’allais arriver à faire des marches urbaines à Chypre, avec des personnes locales. Mais je n’y suis pas parvenue, car le contexte divisé ne le permet pas. Je n’avais pas pris conscience de la complexité de la situation sur le terrain, de la manière dont certains aspects sont très sensibles.

Dans un registre plus personnel, qu’est-ce que vous préférez le plus dans la science politique?

Juliette Renard: Ce qui m’intéresse le plus, et je crois que je m’éloigne un peu de science politique, ce sont les individus envisagés à un niveau très micro. Je prends en compte le fait que ces personnes sont prises dans un contexte beaucoup plus large où leur quotidien est façonné par le contexte politique et par des décisions politiques. Ce qui m’intéresse dans cette société divisée, c’est la forme de cohabitation des communautés et la manière dont on arrive à agencer le pouvoir politique par rapport à la matérialité et à la vie quotidienne des individus. Par exemple, à Nicosie, le fait de devoir montrer son passeport pour aller travailler tous les jours, matériellement ça dit quelque chose de la situation politique et de sa complexité. À Belfast, le fait de devoir faire un détour d’une heure à pied ou de quarante minutes en bus, parce qu’après 18h, la barrière du mur, qui est à 100 mètres de chez nous, est fermée, c’est quand même une manifestation très concrète de cette complexité qui est avant tout politique. 

Cette complexité est aussi retranscrite dans la vision du monde de ces communautés qui considèrent que c’est toujours important pour leur sécurité d’avoir une barrière. Au final, j’ai pu constater que beaucoup de personnes ont l’impression d’être complètement désemparées face aux politiques et de ne pas être entendues par le politique. En même temps, ces personnes ont conscience que la matérialité de la division permet le vivre-ensemble. C’est assez fascinant. Je pense qu’avoir fait des études en science politique me permet de comprendre la complexité de l’articulation du pouvoir, des cadres légaux et administratifs d’un État. Ce faisant, il y a des dimensions qui sont plus inspirées de la psychologie et de la sociologie dans ma recherche. Je pense donc qu’on devrait élargir davantage nos horizons disciplinaires par exemple en prenant un point de vue géographique. La science politique permet d’avoir une vision particulière surtout qu’à l’ULiège, on est formé dans une perspective juridique qui apporte un regard différent. C’est une grille de lecture parmi d’autres.  

Où vous voyez-vous dans dix ans?

Juliette Renard: J’espère que j’aurai fini ma thèse. Si mon promoteur entend cela, il va faire une demi-crise cardiaque. Je ne sais pas encore, mais j’espère pouvoir mobiliser mon expérience de terrain. Peut-être me diriger vers le milieu associatif ou de l’enseignement. Je ne suis pas certaine de continuer dans le milieu académique. 

L’entretien a été réalisé le 16 décembre 2021.

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Juliette Renard est titulaire d’un doctorat en sciences politiques à l’Université de Liège et travaille pour l’Institut de la décision publique notamment sur la construction identitaire des jeunes vivant dans des sociétés divisées. Elle est également Aspirante FNRS.

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L’entretien a été réalisé avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles et du Parlement de Wallonie.

Pictures: ‘The Wall, US border, separating Mexico from the US, along Highway 2, Sonora Desert, Mexican side’ by Wonderlane licenced under CC BY 2.0.; ‘Separate Ways | Street Geometry | Hat Yai Street 2014’ by Johnragai-Moment Catcher licenced under CC BY 2.0.; ‘Dunsmuir Separated Bike Lanes 175’ by Paul Krueger licenced under CC BY 2.0.; ‘Photo d’un mur en Irlande’ by Juliette Renard licenced under CC BY 2.0.

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