Participation et démocratie

Islams de Belgique

Un billet rédigé par Corinne Torrekens.

Il y a cinq ans, les attentats de Bruxelles du 22 mars revendiqués par l’organisation État islamique ancraient durablement, auprès d’une partie significative de l’opinion publique, l’image de l’islam et des musulmans comme “ennemis de l’intérieur”.

Quelques mois après ces attaques, un sondage montrait que deux tiers des 4 734 personnes sondées estimaient que la présence des communautés musulmanes en Belgique était une menace pour l’identité de celle-ci. Ils n’étaient que 13% à la voir comme un facteur d’enrichissement culturel. Ce sondage reflète assez bien le contexte de l’ensemble du continent européen où la religion, et en particulier l’appartenance à l’islam, est plutôt appréhendée par les pouvoirs publics et l’opinion comme un “problème” et beaucoup moins comme une ressource dans les processus d’insertion des personnes d’origine étrangère. De fait, nous débattons souvent de la place de l’islam et des musulmans dans notre société.

Ces débats s’inscrivent dans une certaine durée puisqu’ils débutent réellement dans la deuxième moitié des années 1980 lorsque populations d’ascendance étrangère, l’opinion publique et les pouvoirs politiques prennent pleinement conscience du changement du projet migratoire, en particulier de la fin du mythe du retour au pays d’origine pour les “travailleurs invités”. Ces débats ont tendance à s’appesantir sur les pratiques religieuses (foulard, voile intégral, abattage rituel, halal, jeûne du Ramadan, intensité de la pratique religieuse dans les processus de radicalisation, etc.) et, par ricochet, sur les lieux où celles-ci se déroulent (écoles, mosquées, travail, espace public, etc.).

Dans ce contexte, le livre Islams de Belgique se penche sur ces enjeux en huit chapitres, tentant de répondre à trois objectifs.

Mettre en perspective les complexités historiques

Les trois premiers chapitres ont pour but de restituer des complexités historiques en s’intéressant aux ouvrages les plus récents portant sur celles-ci. Qu’il s’agisse de l’histoire de l’émergence du troisième monothéisme au 7e siècle et de sa perpétuation dans l’institution califale, de celle des mouvements de l’islam politique à replacer notamment dans le contexte de la domination coloniale ou encore de celle de l’immigration et des politiques d’intégration, il faut suivre l’excellente formulation de Rachid Benzine selon laquelle “lorsqu’on ne connait pas son histoire, on se raconte des histoires et cela finit par faire des histoires”.  

Dans nos sociétés marquées par un flux constant et instantané d’informations, ces historicités sont largement passées sous silence. On oublie, par exemple, que le regroupement familial ne constituait pas une “faveur” mais était un droit des travailleurs prévu dans les conventions bilatérales signées entre la Belgique et le Maroc, ainsi qu’entre la Belgique et la Turquie, pensé pour favoriser “l’intégration”, d’une part, et contrer le déclin démographique, d’autre part. Mais du côté musulman aussi, et en particulier dans le chef des groupes “orthodoxes”, l’histoire complexe et souvent tumultueuse de l’islam est parfois escamotée pour donner lieu à des récits mythifiés et ahistoriques.

Retracer une insertion sociétale de longue durée

Les quatrième et cinquième chapitres répondent au deuxième objectif de l’ouvrage qui consiste à revenir sur certains débats publics qui ont entouré l’insertion de l’islam en Belgique. Le long processus d’institutionnalisation du culte musulman ou encore les polémiques entourant l’insertion des mosquées dans l’espace urbain permettent d’aborder le cadre théorique de la reconnaissance élaboré par le philosophe allemand Axel Honneth. Celui-ci identifie en effet deux sphères de déploiement du principe de reconnaissance, celle de l’estime sociale insistant sur le sentiment d’utile contribution au bien commun par tous et toutes et celle de l’égalité juridique insistant sur l’idée d’équité, qui s’avèrent très utiles pour analyser un certain nombre de polémiques relatives à l’insertion de l’islam dans les sociétés européennes.

Diversité des pratiques : oser la nuance

Enfin, les trois derniers chapitres du livre abordent l’objectif final de celui-ci, qui vise à faire le point des connaissances disponibles à l’égard des pratiques religieuses des populations musulmanes belges ou d’autres comportements politiques sur base d’enquêtes empiriques tant quantitatives que qualitatives. Cette partie de l’ouvrage permet de mettre en exergue la diversité des manières d’être et de se dire musulman·e en Belgique aujourd’hui afin de mettre quelque peu à distance l’expression de “communauté musulmane” qui ne correspond que fort peu aux données sociologiques et politologiques disponibles. Alors que le discours politique et médiatique produit de plus en plus une vision standardisée des musulman·e·s, rejointe en cela par les discours de certains groupes islamistes défendant l’idée qu’il n’y a qu’une seule et bonne manière d’être musulman·e (la leur), il apparaît en effet urgent d’oser la complexité et la nuance.

Le titre du livre constitue un clin d’œil appuyé à l’enracinement durable et permanent de l’islam au sein de la société belge ainsi qu’à sa pluralité. Si l’islam est sans aucun doute une religion à portée universelle, il n’est pas moins vrai que son apparition dans des sociétés aussi diverses que celles du Moyen-Orient et du Maghreb, d’Asie, d’Afrique et d’Occident s’est accompagnée de l’empreinte culturelle de ces sociétés. Aujourd’hui, l’islam est en partie belge et la Belgique est en partie musulmane. Son développement dans des espaces sécularisés et démocratiques lui offre une diversité interne sans doute incomparable à celle pouvant exister aujourd’hui dans certains pays musulmans.

Publication de référence:
Torrekens, C. (2020) Islams de Belgique: enjeux et perspectives, Bruxelles: Editions de l’Université de Bruxelles.

!

Corinne Torrekens est professeure de sciences politiques à l’Université libre de Bruxelles où elle dirige le Groupe de recherche sur les Relations Ethniques, les Migrations et l’Egalité (GERME). Elle est également membre associée à l’Observatoire des Mondes Arabes et Musulmans (OMAM). Ses travaux de recherche portent sur l’insertion de l’islam en Belgique et les débats publics qui y sont liés ainsi que sur les pratiques religieuses et les dynamiques de participation politique des populations musulmanes.

.

Pictures: ‘La grande mosquée de Bruxelles’ by Flikkersteph licensed under CC BY 2.0, ‘Arabisque011’ by Maymona licensed under CC BY-NC-SA 2.0 and ‘Intérieur de la mosquée de Bruxelles après rénovation’ par Michel Huhardeaux licensed under CC BY-SA 2.0.

Partager :