Entretiens avec des chercheur·e·s

L’influence de l’histoire sur le monde politique

Un entretien avec Serge Deruette.

Pourriez-vous nous parler de votre parcours et de votre rapport à la science politique?

Serge Deruette: Je suis né dans un milieu populaire, celui de La Louvière ouvrière, un monde qui, à l’époque ne prédestinait pas précisément à faire des études universitaires. J’ai cependant pu aller étudier à l’ULB. Ce qui me passionnait était l’histoire. Mais là où je pensais entrer dans un monde de débats profonds, j’y trouvais une conception des études où il s’agissait plutôt de “tout connaître” que de comprendre les grands axes historiques de notre destinée. Cela ne me convenait pas vraiment.

Des étudiants m’encourageaient en revanche à “faire les sciences politiques” où il y avait alors un esprit plus ouvert sur les grands débats de société, avec notamment deux enseignants peu conventionnels qui marquaient leurs étudiants par leur personnalité: Robert Devleeshouwer et Marcel Liebman. Et effectivement, tous deux m’ont profondément impressionné. Au premier, qui enseignait l’histoire économique et sociale, je dois ma conception du monde fondée sur les réalités matérielles, non sur des idées qui disposeraient d’une quelconque autonomie. Au second, qui enseignait la pensée politique, je dois ma manière de donner cours : en impro totale, sans notes, et sans slides – évidemment, il faut proposer un syllabus aux étudiants pour faire cela!

C’est ainsi que, parce que l’histoire me passionnait, j’ai entrepris des études… de “sciences politiques”! Cependant les modèles de la sociologie politique qu’on contreplaque sur les réalités étudiées avec la prétention de les expliquer me semblaient plutôt les réduire à rentrer dans un moule. L’explication par le leg et les trajectoires de l’histoire, par les forces et les rapports de forces qui la constituent, me paraissait (me paraît toujours d’ailleurs) bien plus propice à offrir une compréhension stimulante de l’actualité politique et sociale. Hors des sentiers battus, donc, de cette discipline que l’on appelle la science politique.

J’étais alors un étudiant fort investi et remuant, membre de l’Union Nationale des Étudiants Communistes – amusant de noter que j’y côtoyais, dans ce cercle, le futur politologue Pascal Delwit! J’ai pu ensuite décrocher une bourse FNRS pour y faire ma thèse. En sciences politiques, mais sur une question d’histoire. Je suis ensuite devenu assistant, mais pas Premier assistant : la concurrence était rude, disons, et forts les regroupements d’intérêts que je fuyais, où l’on positionnait ses “candidats”. Cela m’a permis de découvrir d’autres horizons. Comme éditeur, dans le travail du bâtiment aussi: passionnant!

Et puis, un engagement aux FUCaM pour quelques cours: je renouais avec l’enseignement universitaire. Puis l’ouverture de l’École des Sciences Humaine et Sociales à l’UMONS, il y a une grosse quinzaine d’années, où je suis toujours, et dont je suis même devenu le président, où je peux développer cet esprit volontiers frondeur et peu conformiste qu’apprécient les étudiants.

Pouvez-vous nous exposer les thèmes de vos enseignements et de vos recherches?

Serge Deruette: Passionné de l’enseignement, j’ai la charge de pas moins de 300 heures par an à l’UMONS et, en Bac 1, à la fois l’Histoire de la Pensée politique et l’Histoire contemporaine (un cours que j’ai “troqué” contre celui d’Introduction à la Science politique qui m’intéressait bien moins… mes étudiants doivent se rappeler que je passais autant de temps à en exposer les bases qu’à en traquer les biais subjectifs), de Doctrines et Régimes politiques, de Partis politiques, de Critique historique, d’Analyse politique de la Belgique en master, mais aussi un cours de de Sociologie politique qui est, on l’a compris, aussi un cours de “critique de la sociologie politique”…

Pour mes recherches, c’est aussi vers les questions d’histoire que je me suis tourné, comme vers les idées politiques. Celles de la Révolution française, puis des Lumières et, tout particulièrement de Jean Meslier, “ce bon curé” tout à la fois athée, matérialiste, communiste et révolutionnaire au début du XVIIIe siècle, encore injustement peu connu, mais qui commence à tracer sa voie dans les études d’histoire des idées et que je suis heureux d’avoir, à ma mesure, contribué à faire connaître.

Quel lien pouvez-vous faire entre vos recherches et l’actualité?

Serge Deruette: L’actualité politique, et les enjeux qu’elle revêt, me concernent fortement. C’est ainsi par exemple que j’ai chaque année la chance, en collaboration avec une équipe de l’UCL, de contribuer à une étude annuelle consacrée à l’année politique belge, publiée dans le Political Data Yearbook de l’European Journal of Political Research. Aussi de diriger une collection d’« Études athées », dans lesquelles sont envisagés les enjeux que revêt cette pensée qui traverse tout l’éventail politique. Mais l’histoire éclaire aussi le présent, tant il est vrai, comme le disait Croce, que tous les faits de l’histoire présentent aussi le caractère de l’histoire contemporaine pour être sans cesse rapportés à la situation actuelles où l’on retrouve leurs vibrations.  Et puis, la réflexion critique sur la discipline politique m’intéresse beaucoup. C’est ainsi que j’ai eu l’opportunité, sur la proposition de mon collègue Pierre Vercauteren que je remercie encore pour cela, de publier l’article conclusif des actes du colloque de l’ABSP qu’a dirigés Benjamin Biard en 2018 (L’Etat face à ses transformations).

J’y mettais sur la sellette cette discipline toujours si politique malgré ses prétentions scientifiques et y proposais de dépasser ses catégories usuelles qui découpent de façon synchronique et comme figée la réalité étudiée, au profit d’une approche diachronique centrée sur le mouvement qui la travaille, sur les transitions et les transformations qui en brisent des cadres théoriques parfois sclérosants.

Qu’est-ce que vous préférez le plus dans ce domaine qu’est la science politique?

Serge Deruette: Ce qui m’intéresse le plus, c’est bien cette histoire des idées politiques et philosophiques. Elles offrent ce recul et cette réflexion permettant d’appréhender de façon critique l’actualité politique la plus brûlante et ses enjeux. Car celles-ci peuvent être aussi anciennes que l’on puisse penser, elles ont toujours une résonnance actuelle. Comme la pensée des Lumières aujourd’hui en proie aux attaques de l’irrationalisme “postmoderne”. Ou comme les utopies dont nous avons tant besoin dans notre monde si imparfait: ainsi ai-je pu, à l’occasion du 500e anniversaire de sa parution, republier en 2016 celle de Thomas More, avec un essai introductif qui à la fois la situe dans son contexte et en actualise les implications. Ou encore comme la pensée de Meslier, non utopique celle-là, qui dénonçait la religion bénissant l’ordre féodal, et qui est aussi fort instructive pour notre temps, où l’idéologie mainstream justifie mêmement un ordre injuste au service des puissants.

Ce qui me passionne dans l’histoire des idées est donc bien qu’elle permet ce regard critique, non celui que l’on invoque si souvent au point de le banaliser et lui faire prendre une allure conformiste, mais celui qui vise à remettre radicalement en question notre société et en interroge les fondements, comme le faisaient tant de grands penseurs qui, aujourd’hui fort prisés et étudiés, étaient pourtant à leur époque conspués voire réprimés pour l’avoir fait.

Où vous voyez-vous dans dix ans?

Serge Deruette: C’est de savoir d’abord dans quel monde je vivrai qui me préoccupe d’abord, avant de me demander ce que j’y ferai, ou pourrai y faire. La crise du capitalisme, les reconfigurations des rapports mondiaux et les guerres avec le monde de l’Est et asiatique que prépare l’OTAN, mais aussi les catastrophes écologiques auront peut-être bientôt refermé toute perspective d’épanouissement. Je suis fasciné de voir comment beaucoup se téléportent si aisément dans l’avenir, sans même imaginer que cet avenir ne sera forcément pas celui que nous vivons aujourd’hui.

Mais si cela est possible, j’aimerais, quand dans dix ans je serai à la retraite, continuer à enseigner, à ouvrir mes yeux et à ouvrir des yeux, ceux de mes étudiants, aussi à croire à un avenir meilleur et, autant que je le pourrai, continuer à me battre pour cela. Sera-ce possible? Car si j’espère pouvoir aussi profiter du soleil, ne sera-ce pas plutôt l’ombre que nous rechercherons alors, tant le réchauffement climatique est, et aujourd’hui déjà, si lourd de menaces…

L’entretien a été réalisé le 21 mai 2022.

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Serge Deruette est professeur de sciences politiques à l’UMONS, chef du service des sciences politiques et actuellement président de l’École des Sciences Humaines et Sociales (ESHS-UMONS).

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L’entretien a été réalisé avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles et du Parlement de Wallonie.

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Pictures: “File:Assemblée de Vizille, 1788 (Alexandre Debelle), Musée de la Révolution française – Vizille.jpg” by Alexandre Debelle (1853) licensed under CC BY-SA 4.0. ; “Entrée de l’École libre des sciences politiques, Paris, vers 1910.”, auteur inconnu, licensed under CC-PD-Mark ; “The Storming of the Bastille” by Jean-Pierre Houël licensed under RESERVE FOL-VE-53 (C) ; “Title page from third, 1597, edition of Sir Thomas More’s ‘Utopia'” by University of Glasgow Library licensed under CC BY-NC-SA 2.0.

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