Entretiens avec des chercheur·e·s

L’extrême droite et la démocratie: un oxymore?

Un entretien avec François Debras.

Pourriez-vous nous parler de votre parcours et de ce qui vous a amené à la science politique?

François Debras: À l’origine, j’ai obtenu un bachelier en communication et je voulais travailler dans le milieu du journalisme. J’ai fait différents stages, dont le dernier était à la RTBF. Mon maître de stage de l’époque m’a dit qu’il n’aimait pas trop les parcours “mono-lignes” ou “monodirectionnels” et qu’il préférait les étudiants qui suivaient des parcours un peu plus éclatés, ou qui avaient différents prismes d’analyse pour interroger l’univers politique ou social. Il m’a dit “François, regarde dans quelle mesure tu ne pourrais pas faire un master dans un autre domaine que la communication”. Et je me suis dit: “pourquoi ne pas essayer la science politique?”. J’ai commencé l’année passerelle et, très vite, durant le master, je me suis bien entendu avec le professeur Jérôme Jamin qui, une fois diplômé, m’a engagé comme assistant. Après ma première année, il m’a suggéré de faire une thèse de doctorat.

Pouvez-vous nous parler de votre thèse de doctorat et nous synthétiser ses enseignements?

François Debras: Je travaille sur l’utilisation du terme “démocratie” dans les discours des partis politiques d’extrême droite en France, en Autriche et en Allemagne. Je me suis rendu compte que si l’on écoute les discours des partis d’extrême droite, ou si on effectue une rapide analyse du contenu de leurs discours, on se rend compte que ce sont des partis qui mobilisent régulièrement, en période électorale, le terme “démocratie”. Plutôt que d’affirmer qu’ils sont démocratiques ou anti-démocratiques, j’ai interrogé le terme “démocratie” comme formule. L’extrême droite utilise le terme et le définit de façon bien particulière. De plus, les partis d’extrême droite ne considèrent pas que la démocratie est un mauvais régime. Dans leurs discours, ils ne s’opposent pas à elle. Les partis d’extrême droite se présentent comme les promoteurs et les défenseurs de la démocratie.

Ils n’ont pas non plus une définition farfelue de la démocratie, ils ont une définition qu’on pourrait tous partager. Certains considèrent que la démocratie, c’est respecter les résultats des élections, c’est représenter les citoyens ou c’est encore d’avoir un contrôle sur les institutions politiques ou les lobbies. Ces définitions proposées ne sont pas nouvelles, elles ne sortent pas des champs qu’on peut étudier dans la littérature.

Democracy

Ce qui me semble être le plus intéressant est que, même si les partis d’extrême droite mobilisent des définitions qui sont communément admises par tous, ces partis les utilisent dans des cadres spécifiques. L’extrême droite recourt au terme “démocratie” à différentes fins. Une première fin consiste à créer un pont émotionnel ou symbolique avec les électeurs. Le terme est plus utilisé en période électorale et dans des discours de campagne. Le terme est également utilisé en tant qu’argument rhétorique. Autrement dit, les partis d’extrême droite n’utilisent jamais le terme “démocratie” seul. C’est toujours la démocratie contre quelque chose ou contre quelqu’un: “Nous, on est démocrate contre l’Union européenne”, “Nous, on a des valeurs démocratiques, d’égalité entre les hommes et les femmes, contre l’islam”, par exemple. Cet argument discursif ne propose pas un projet démocratique mais créé des dichotomies : eux et nous, démocratie contre totalitarisme, démocratie contre Islam, etc.

Ensuite, il y a une utilisation stratégique de cet argument. Il n’est pas utilisé n’importe comment, n’importe où et devant n’importe qui. Les partis d’extrême droite structurent idéologiquement le terme. Par exemple, dans certains discours, la démocratie renvoie au pouvoir du peuple. Mais les partis d’extrême droite ne définissent pas le peuple de façon ouverte. Pour l’AfD ou le FPÖ, le peuple renvoie aux catholiques, aux Européens, aux Blancs, à ceux qui parlent allemand, etc. Marine Le Pen explique que le peuple, ce sont les Français qui parlent français, qui aiment la France, qui ont un amour du patrimoine, du terroir, etc. Le terme “démocratie” est donc chargé d’une idéologie identitaire.

Enfin, tous les partis d’extrême droite n’utilisent pas la même vision de la démocratie et ne la chargent pas de la même façon idéologique. Nous observons des différences entre les partis. Par exemple, le Rassemblement national en France considère que la démocratie, c’est quelque chose qu’on a perdu et qu’il faut essayer de retrouver. Il faut retourner à un âge d’or passé. Les modèles de l’AfD en Allemagne et du FPÖ en Autriche sont différents. Il n’y a pas de vision passéiste. La démocratie, il conviendrait de l’améliorer, de la réenchanter. En ce sens, ces partis ne sont pas en faveur d’un départ de l’Union européenne, alors que Marine Le Pen, à l’époque de ma thèse, était pour quitter l’Union européenne, parce qu’elle est antidémocratique et totalitaire.

Si je devais, en dix secondes, donner une conclusion à ma thèse, ce serait de dire qu’aujourd’hui, ce n’est pas si simple de dire que l’extrême droite est anti-démocratique. Tous mobilisons le terme. Mais il est plus intéressant, plutôt que de toujours caractériser son opposant d’antidémocratique, de se demander “qui” utilise ce terme, “comment” et “pourquoi”? Quelle définition est proposée? Est-ce que je partage cette définition? Et si non, comment pouvons-nous débattre, non plus sur des termes, mais sur des projets et des valeurs?

Est-ce que vous pensez que la montée de l’extrême droite en France, notamment via la candidature à la présidentielle d’Éric Zemmour, sans oublier celle de Marine Le Pen, peut porter atteinte à ce concept de démocratie?

François Debras: Encore une fois, tout dépend de la manière de définir la démocratie. Ce qui est intéressant, en tout cas, c’est de comprendre que la candidature de Marine Le Pen et d’Éric Zemmour illustre une phase de “dé-dédiabolisation” de l’extrême droite. On pourrait dire que, le Rassemblement national a “cinq années de retard” sur le FPÖ en Autriche. Historiquement, Jörg Haider, qui était président du FPÖ, a été critiqué pour ses discours sur les SS et certaines politiques d’Hitler. Après lui, c’est Heinz-Christian Strache qui a été le président du parti. Il s’est dit “On ne va plus du tout parler du nazisme, on ne va plus du tout parler de la Seconde Guerre mondiale, on ne va plus faire allusion à toutes ces idéologies passées”. C’est la période de dédiabolisation. Heinz-Christian Strache a toutefois dû démissionner pour des affaires de corruption. Norbert Hofer a repris la présidence et poursuivi cette logique.

FPÖ Political Campaign

Je trouve intéressant de faire un parallèle avec la France. On pourrait dire qu’en France, avec Marine Le Pen et Éric Zemmour, c’est un processus qui renvoie à des logiques que nous pouvons considérer comme similaires. Plusieurs membres du parti critiquent Marine Le Pen en disant qu’elle est allée trop loin dans le lissage du discours. Elle serait devenue comme les autres candidats politiques. Cet électorat et certains militants du RN estiment qu’il faut retrouver un discours “plus dur”.

Est-ce dangereux pour la démocratie? Cela dépend de votre définition de la démocratie. En 2000, le FPÖ est arrivé au pouvoir. Ça a fait scandale au sein des États européens. À l’époque, plusieurs État européens, dont La France, n’ont plus voulu recevoir des ambassadeurs ou des représentants autrichiens. L’Europe a mis en place un “conseil des sages” de trois personnes qui a dû évaluer la situation politique en Autriche. Le rapport de ce conseil souligne que, si le FPÖ est bien un parti d’extrême droite, la démocratie autrichienne n’a pas été renversée. Le rapport ajoute que les minorités, en Autriche, sont mieux défendues que dans d’autres États européens. Alors, est-ce que cela met à mal la démocratie ? Oui, non, on ne sait pas. Ça pose beaucoup de questions et ça met mal à l’aise. À l’inverse, il ne faut pas se leurrer non plus. Ça légitimise tout un tas de discours.

Dans un registre plus personnel, qu’est-ce que vous préférez le plus dans la science politique?

François Debras: C’est l’analyse des discours, ça me passionne. C’est d’interroger les champs discursifs et de constater, comme Pierre Bourdieu l’écrivait, que la synonymie n’existe pas. En Europe, nous parlons plein de langues différentes. Mais, même dans une même langue où nous mobilisons tous les mêmes mots, on ne les comprend pas de la même façon, on ne les pense pas de la même façon. C’est fascinant. Quand on écoute des débats politiques, les représentants évoquent tous les mêmes termes, démocratie, laïcité, liberté, discrimination positive, etc. Ils utilisent tous les mêmes termes mais ils n’en ont pas la même représentation mentale. Si on a l’impression que les hommes et les femmes politiques disent parfois toujours la même chose, en fait, en grattant, on se rend compte que les définitions derrière les mots sont totalement différentes. Ce que j’aime dans l’analyse des discours, c’est de retrouver les idéologies qui se cachent derrière les mots et les discours.

The state of democracy in India

Où vous voyez-vous dans dix ans?

François Debras: Ouf. Je ne sais pas du tout. C’est une très bonne question. J’aime vraiment bien ce que je fais, l’analyse des discours, mais donner des cours aussi, encadrer des étudiants, etc. Pour revenir sur les partis politiques d’extrême droite, on peut vraiment bien creuser tous ces concepts, cette fausse synonymie et ces champs discursifs. On peut s’interroger sur les raisons des discours tenus par les partis. Comment? Pourquoi? A quelles fins? Je ne sais pas où je serai dans 10 ans, mais, en tout cas, j’aime vraiment bien ce que je fais maintenant. Et, c’est triste à dire, mais avec l’extrême droite, il y a du travail… pour au moins 10 ans en tout cas.

L’entretien a été mené le 14 décembre 2021.

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François Debras est docteur en science politique, maître de conférences et assistant à  l’Université de Liège où il a défendu sa thèse “Quand l’extrême droite parle de ‘démocratie’: analyse des discours en France, Autriche et Allemagne”. Ses recherches portent sur l’usage du terme “démocratie” dans les discours des partis populistes et d’extrême droite.

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L’entretien a été réalisé avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles et du Parlement de Wallonie.

Pictures: ‘Marine Le Pen à la tribune’ by Remi Noyon, licensed under CC BY 2.0; ‘Democracy’ by pedrosimeos7, licensed under CC BY 2.0; ‘FPÖ Political Campaign’ by m_bayer, licensed under CC BY 2.0; ‘The state of democracy in India’ by paragdgala, licensed under CC BY 2.0.

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