Participation et démocratie

Qui dirige le parti délibératif? Étude du cas d’Agora

Un billet de Joke Matthieu et Nino Junius.

Les partis politiques, qui sont sans doute les principaux acteurs de la démocratie représentative, sont de plus en plus contestés par le public. Dans le contexte belge, le terme de particratie est souvent employé dans un sens péjoratif et indique la désillusion envers un système dans lequel le pouvoir est concentré dans les mains d’une petite élite de partis. De nos jours, la critique de la particratie est très répandue et va bien au-delà des clivages politiques et linguistiques.

Selon les spécialistes des partis Katz et Mair, la source de ce mécontentement peut être attribuée à l’évolution des partis fermement ancrés dans les sociétés civiles vers des partis de plus en plus liés à l’État. La plupart des partis dépendent désormais de l’État pour leurs ressources financières et humaines. En Belgique, le financement généreux des partis et leur discipline stricte ont renforcé le pouvoir de l’élite du parti. Nous nous trouvons bien loin de l’idéal historique, mais peut-être romancé, des partis à large mobilisation.

Relier à nouveau les partis à la société?

Dans ce contexte, certains partis ont récemment adopté des réformes de leur organisation interne afin de raviver le lien démocratique avec la société et leur base de membres. Au cours des dernières décennies, les partis ont tenté de démocratiser leur organisation en introduisant des procédures de vote pour leur direction et leurs programmes.

Néanmoins, ces tentatives ont été sévèrement critiquées par de nombreux politologues. Ils affirment que les élections des partis n’ont pas réconcilié les partis et la société civile, mais ont exacerbé le problème. Le principe “un·e homme/femme, une voix” donne effectivement du pouvoir à un large électorat de membres de partis. Cependant, des chercheurs, comme Schumacher et Giger ou Pizzimenti et autres ont montré que ces grands groupes ont souvent une attitude plus docile envers la direction du parti que les membres actifs de niveau intermédiaire qui sont plus critiques envers la direction. Non seulement, un grand électorat passif ne dispose pas des ressources nécessaires pour contester la direction du parti, mais il renforce également la légitimité du dirigeant élu. Grâce aux succès électoraux au sein du parti, il est devenu plus facile pour les chefs de parti de négliger les critiques des membres actifs du parti ou des partenaires traditionnels de la société civile. Même si le lien avec l’électorat passif est quelque peu renforcé.

Ce sombre tableau de la démocratisation électorale au sein des partis politiques soulève une question importante: existe-t-il un autre moyen de relier les partis politiques à leur base de membres plus large et à la société civile? Les développements récents dans le domaine de la théorie démocratique répondent par l’affirmative. Des auteurs comme Wolkenstein et Teorell soutiennent que le problème n’est pas la volonté des partis de démocratiser leur organisation mais plutôt qu’ils ne le font qu’en organisant des élections. Ils affirment que la démocratie des partis devrait être délibérative. Cela signifie que celle-ci devrait être basée sur la discussion plutôt que sur le vote. Les membres devraient prendre en compte les points de vue des uns et des autres de manière inclusive et respectueuse pour prendre des décisions au sein du parti. L’idée est séduisante, mais cela fonctionnerait-il? C’est la question à laquelle nous avons voulu répondre en étudiant le parti Agora à Bruxelles.

Le parti Agora: une expérience de démocratie délibérative

Agora est un jeune parti politique de la Région de Bruxelles-Capitale qui a obtenu un siège dans la partie néerlandophone du Parlement bruxellois lors des élections régionales belges de mai 2019. Agora est un parti à enjeu unique, exclusivement axé sur les innovations de démocratie délibérative au sein de son organisation et du système politique plus large. Son principal dispositif consiste à organiser des cycles récurrents d’assemblées délibératives composées d’échantillons représentatifs des citoyens bruxellois. L’assemblée délibère sur un sujet de son choix pour rédiger des résolutions contenant des propositions d’action parlementaire. Le parti Agora s’engage ensuite à mettre en œuvre ces résolutions par le biais de son siège au parlement régional.

La structure organisationnelle du parti est aussi unique que ses objectifs programmatiques. Les membres d’Agora s’engagent dans une organisation dans laquelle ils et elles n’ont pas de leader, ni de direction officiels. Les décisions sont prises uniquement lors des réunions du parti où tous les membres sont les bienvenus et délibèrent de la manière la plus respectueuse et la plus ouverte possible. Du moins, c’est l’idée, et nous avons entrepris d’étudier sa réalité de manière critique. Sceptiques quant à l’idée que les hiérarchies puissent être entièrement effacées, nous avons recherché les dynamiques de pouvoir qui se produisent dans la démocratie délibérative des partis.

La règle des personnes impliquées

La principale conclusion de notre étude est qu’Agora est dirigée de manière informelle par une élite de membres plus impliqués et plus anciens dont l’opinion a plus d’impact que celle des membres plus occasionnels et plus jeunes. Le parti est inclusif et les membres les plus anciens n’ont pas de pouvoir formel. Dit autrement, il n’y a pas de règle officielle du parti qui justifie leur pouvoir. Néanmoins, il existe des différences de pouvoir entre les membres les plus actifs et les moins actifs qui ont un impact profond sur la prise de décision au sein du parti. Ainsi, les membres très impliqués sont subtilement récompensés pour leur contribution par une estime et une influence plus élevées.

Contrairement à la démocratie électorale des partis qui donne du pouvoir aux membres passifs et aux élites du parti, une organisation délibérative des partis peut potentiellement renforcer la position des membres activistes qui critiquent les élites du parti. La principale cause de cette constatation est double. Premièrement, la délibération demande plus de temps. En termes de temps, le coût du vote est beaucoup plus faible que le coût de la délibération. Deuxièmement, la délibération inclusive est une compétence qui prend du temps à développer et qui exige des membres qu’ils se familiarisent avec une pléthore de règles et de procédures en constante évolution. En tant que tel, il est difficile pour les membres moins actifs qui ne savent pas comment les choses fonctionnent de participer à la démocratie de parti d’Agora.

Pourquoi devrions-nous nous intéresser à la démocratie de parti délibérative d’Agora: le cas n’est-il pas trop unique pour en tirer des leçons? Agora est en effet un parti unique par sa taille et ses idéaux, qu’il peut être difficile de comparer à d’autres partis ayant une dynamique de pouvoir plus traditionnelle. Néanmoins, de par sa nature même, la délibération est une forme de prise de décision qui demande beaucoup de temps. Par conséquent, nous pouvons nous attendre à ce que les partis qui optent de plus en plus pour les éléments d’une démocratie délibérative de parti ne puissent que modestement établir de nouveaux liens avec leur base plus large.

Publication de référence: Junius, N., & Matthieu, J. (2022). Who rules the deliberative party? Examining the Agora case in Belgium. Party Politics, en ligne.

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Joke Matthieu est chercheuse au département des sciences politiques de la Vrije Universiteit Brussel. Ses recherches portent sur l’inégalité dans les processus de socialisation politique et le comportement politique.

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Nino Junius est chercheur à la Vrije Universiteit Brussel. Ses recherches portent sur la démocratie délibérative, les innovations démocratiques et leur relation avec les partis politiques.

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Pictures: Picture ‘discussions’ by Antenna under Unsplash license; “CIM Forum Features Panel on “Political parties: State of the art and stance on women’s rights”” by OEA – OAS is licensed under CC BY-NC-ND 2.0.

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