Entretiens avec des chercheur·e·s

Regard sur le dialogue fructueux entre enseignement, recherche, service à la société et innovation

Un entretien avec Fanny Sbaraglia.

Pourriez-vous nous parler de votre parcours et de ce qui vous a amené à la science politique?

Fanny Sbaraglia: À la sortie des secondaires, je voulais faire de la science politique parce que je cherchais des études consacrées à une compréhension plurielle de nos sociétés. Quand je me suis inscrite en bachelier à l’ULB, j’avais pour objectif de travailler dans la coopération et le développement. Petit à petit, j’ai découvert l’univers des politiques publiques qui est progressivement devenu une véritable passion au fil de mes études. Après mon master, je suis devenue assistante à l’ULB et j’ai commencé une thèse sur la manière dont les politiques sociales européennes influencent les politiques de formation professionnelle et d’insertion sociale en Région wallonne.

Au fil de mes recherches de thèse, j’avais une certaine frustration car je voyais un gouffre entre ceux et celles qui faisaient des recherches en politiques publiques et les acteurs qui font l’action publique, les acteurs politico-administratifs notamment. Je me suis alors demandé comme favoriser les interactions entre la recherche académique et les politiques publiques. Pour ce faire, Émilie van Haute, Aurélie Tibaut et moi avons décidé de développer un Policy Lab au sein du Département de Science politique à l’ULB.

C’est un modèle de structure hybride qui articule des activités de recherche académique et plus appliquées en collaboration avec des pouvoirs publics. Ils existent depuis plus de dix ans dans les universités anglo-saxonnes mais pas encore en Belgique francophone. L’objectif de notre Policy Lab est donc de se consacrer à des projets qui servent à la fois les connaissances académiques et les politiques publiques elles-mêmes. C’est particulièrement passionnant!

Pouvez-vous nous parler de votre thèse de doctorat et nous synthétiser ses enseignements?

Fanny Sbaraglia: Ma thèse s’intéressait au modèle d’investissement social qui est défini par les politiques sociales comme directement contributives au marché du travail, et plus largement à la croissance économique. Développé notamment par Frank Vandenbroucke, ce modèle repose sur la responsabilisation des individus face à leur recherche d’emploi suivant les principes du néolibéralisme, tout en gardant le rôle-pivot de l’État dans l’organisation des politiques sociales comme dans le modèle keynésien qui s’est imposé au sortir de la Seconde Guerre mondiale.

Ma thèse s’est concentrée sur la manière dont ce modèle est mis en œuvre dans les régions européennes, et singulièrement en Région wallonne. Elle a montré que si les principes néolibéraux ont mis l’accent sur la responsabilisation des individus, l’investissement social agit plus au niveau des organisations avec un focale mise sur leur performance. Pour le résumer de manière très synthétique, les organismes publics ou associatifs doivent désormais prouver leur performance au travers d’une série d’indicateurs de suivi et d’évaluation, ce qui a conduit à une transformation de la division du travail social et ses manières de faire.

Avec la crise de la COVID-19, de plus en plus de mouvements citoyens ont vu le jour pour exprimer de revendications et avoir plus de poids dans le processus de décision de politiques publiques, est-ce que vous pensez que plus d’intégration citoyenne pourrait profiter aux décisions publiques?

Fanny Sbaraglia: Il y a énormément d’initiatives qui visent à mieux intégrer les citoyen.ne.s dans les processus de formulation des politiques publiques, notamment en Belgique. Ce qui est une excellente chose pour le renouvellement des institutions démocratiques, et ce qui fait de notre pays un terrain d’expérimentation et d’observation particulièrement riche! Néanmoins, mes lunettes de chercheuse en politiques publiques m’amènent aussi à une forme de frustration: il est assez rare que les citoyen.ne.s soient impliqués dans ce qu’on appelle, les autres étapes du cycle des politiques publiques. C’est-à-dire dans la mise à l’agenda, la décision, la mise en œuvre ou encore l’évaluation.

Dès lors, les institutions publiques et les mécanismes de concertation existants reprennent la main sur les propositions faites par les citoyen.ne.s et ils les adaptent aux différentes contraintes légales, budgétaires, ou encore temporelles, pour les transformer en politiques publiques. Ceci amène donc à une modification, voire à une mise sur le côté de propositions faites dans le cadre du processus participatif ou délibératif initial. Je pense que cela est en partie dû à un faible lien entre les processus participatifs ou délibératifs, et les processus de politiques publiques eux-mêmes. L’opération de conversion des idées émises par les citoyen.ne.s vers les étapes de décision, de mise en œuvre ou d’évaluation pourraient, voire devraient, systématiquement se faire avec des citoyen.ne.s.

Pensez-vous que la crise liée à la COVID-19 va pouvoir changer les choses à ce niveau-là?

Fanny Sbaraglia: Je pense que la crise a révélé, d’une part, le besoin constant d’échanges entre les pouvoirs politiques, les administrations et des analystes ou experts scientifiques. D’autre part, il y a une nécessité d’intégration plurielle des citoyen.ne.s. Tout d’abord, il suffit de regarder le premier réflexe de Sophie Wilmès qui était Première ministre au début de la crise liée à la Covid-19: mettre sur pied un groupe d’experts, le GEMS, pour la conseiller dans la gestion et la sortie de crise. Si ce besoin d’expertise existe, il ne va néanmoins pas de soi car chaque acteur, qu’il soit politique, administratif ou scientifique, n’a pas les mêmes modes de fonctionnement, les mêmes temporalités ni les mêmes types de rationalité.

Un.e scientifique produit un conseil sur la base de données analysées suivant différentes méthodes en fonction des disciplines. Ce conseil repose donc sur une méthodologie scientifique qu’il ou elle considère pouvoir être traduite en prise de décision par des administrations ou des pouvoirs politiques. Mais, les administrations ont leurs propres logiques organisationnelles, managériales, ainsi que leurs propres compétences et contraintes budgétaires. Les pouvoirs politiques régulent les différents besoins et demandes sur lesquels ils prennent leurs décisions. Dès lors, ces différentes manières de faire et de penser la décision publique peut conduire à des clashs d’interprétations comme on l’a vu plusieurs fois au cours de la crise liée à la Covid-19 où des experts critiquent les décisions prises par le gouvernement, les administrations et inversement.

Qu’est-ce que vous préférez le plus dans la science politique?

Fanny Sbaraglia: Il y a quatre missions à l’université: l’enseignement, la recherche, le service à la société et l’innovation. Elles sont souvent perçues comme assez cloisonnées alors qu’à mon sens, le plus important, c’est de mélanger les quatre ; c’est-à-dire de ne pas faire de la recherche pour de la recherche, de l’enseignement pour de l’enseignement et ainsi de suite, mais de se servir des missions de service à la société, comme un terrain d’expérimentation pour les politiques publiques, l’enseignement et la recherche.

C’est pareil pour l’enseignement, les missions de service à la société peuvent aussi très bien être mobilisées dans le cadre de cours avec des étudiant.e.s qui participent à des projets de recherche plus appliquée ou de recherche fondamentale. Je pense qu’il faut faire tomber les barrières qu’on imagine entre ces différentes missions. À titre d’exemple, avec mes étudiants du bachelier en sciences humaines et sociales de l’ULB et l’UMons à Charleroi, on travaille sur la base de pédagogie collaborative. Il y a un mentor externe, une institution publique, qui confie une mission aux étudiant.e.s en posant une question de recherche. Après, on travaille ensemble sur cette problématique pour développer un protocole empirique pertinent qui conduise à des recommandations. À la fin, la présentation des résultats se fait devant ce mentor externe.

2011 Student Research Fellows

Où vous voyez-vous dans dix ans?

Fanny Sbaraglia: Alors là, j’espère ne pas vous décevoir parce que je ne rêve pas de me révolutionner dans les 10 ans! Au contraire, je me vois plus ou moins à la même place. C’est-à-dire à poursuivre le développement du Policy Lab avec des pouvoirs publics et des scientifiques de nombreuses autres disciplines afin d’expérimenter de nouvelles manières de faire. De plus, je rêve de construire une véritable « clinique des politiques publiques » qui serait un cours ouvert où des pouvoirs publics viendraient présenter des cas, des problématiques, et qui seraient co-analysées et peut-être solutionnées par des étudiant.es et des académiques.

Pour ce faire, j’aimerais développer le réseau international du Policy Lab pour entrer en dialogue avec d’autres structures hybrides similaires. Sauf erreur de ma part, le Policy Lab qu’on a fondé avec Aurélie Tibbaut et Émilie van Haute est le premier en Belgique francophone alors qu’il y en a beaucoup plus au Canada, dans des pays anglo-saxons ou en France. On a tout à gagner à rentrer en interaction avec eux pour apprendre de la manière dont ils travaillent.

Cela peut paraître peu ambitieux mais face une course permanente à la performance et au “toujours plus”, je préfère une perspective qui serait peut-être plus durable. Je suis liégeoise, je travaille à Bruxelles et à Charleroi, et je ne me vois pas être ailleurs. Je ne suis pas délocalisable dans le sens où j’aime travailler pour et en collaboration avec mon environnement immédiat. Mobiliser des outils méthodologiques, des approches théoriques, des exemples internationaux pour participer au développement des politiques publiques proches de chez moi fait particulièrement sens pour moi.

Là où certain.e.s scientifiques aiment à partir découvrir de nouveaux terrains aux quatre coins du monde, moi j’aime prendre mes valises théoriques et méthodologiques pour découvrir de nouveaux secteurs de politiques publiques. J’ai récemment travaillé sur des secteurs comme l’aide à l’emploi, la lecture publique, la promotion du multilinguisme, l’aide au logement, le développement durable ou encore la gestion de la crise de la Covid-19, et je me réjouis de découvrir encore de nouveaux secteurs! Ce n’est peut-être l’ambition la plus folle, mais c’est ma manière de faire un métier devenu au fil des années une véritable passion.

L’entretien a été réalisé le 24 février 2022.

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Fanny Sbaraglia est chercheuse post-doctorale et professeure suppléante à l’Université libre de Bruxelles dans le centre d’Etude de la Vie Polirique (CEVIPOL).  Elle a développé le Policy Lab au sein du département de Sciences politiques à l’Université libre de Bruxelles.

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L’entretien a été réalisé avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles et du Parlement de Wallonie.

Pictures: ‘Agro ParisTech: Etudiante dans un amphithéâtre’ by hugonoulin licensed under CC BY-NC 2.0; ‘Jobs Help Wanted’ by Innov8social licensed under CC BY 2.0; ‘Meeting of the North Atlantic Council at the level of Heads of State and Government’ by NATO licensed under CC BY-NC-ND 2.0; ‘2011 Student Research Fellows’ by NWAVR licensed under CC BY 2.0.

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