Europe, Relations internationales

La Chine, rivale systémique ou partenaire stratégique?

Un billet de Dealan Riga.

En 2019, la Commission européenne délivrait un document d’orientation stratégique où la Chine était qualifiée de rivale systémique . En 2003, elle avait toutefois lancé un partenariat stratégique qui semble toujours faire preuve de résilience. En témoignent les négociations pour un accord sur les investissements qui ont abouti fin 2020 avant d’être gelées par le Parlement européen. Il y a dès lors lieu de se demander comment comprendre cette approche multiforme de la Commission européenne voyant la Chine tantôt comme une rivale systémique, tantôt comme un partenaire stratégique.

Ce billet vise à offrir une nouvelle clé de lecture de l’approche préconisée par la Commission en la replaçant dans son contexte historique. Il propose d’analyser l’évolution des relations sino-européennes à travers le prisme des négociations bilatérales pour le libre-échange entre les deux acteurs. Ces négociations se déroulent prioritairement au sein d’une rencontre annuelle entre les deux puissances (ci-après sommet). Chaque sommet se conclut sur un communiqué de presse relatant les avancées des négociations (ci-après résultat). En parallèle, la Commission publie des communiqués d’orientations politiques qui fixent les objectifs de ces négociations (ci-après objectif). Cette recherche propose donc de reprendre un à un les résultats de chacun des sommets (1998-2020) et d’analyser la manière dont ils corroborent ou non les objectifs fixés par la Commission.

Histoire des négociations sino-européennes

L’analyse révèle quatre périodes clés dans les négociations sino-européennes. La première s’étale de 1998 à 2002. Les objectifs de la Commission se résument en une priorité : la Chine doit rejoindre l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). La convergence entre les objectifs européens et les résultats des sommets est ici relativement intuitive, car la Chine rejoint l’OMC dès 2001. Sur cette première période, l’Europe obtient de son partenaire chinois l’objectif désiré sur fond de négociations dites fructueuses et constructives.

La deuxième période s’étend de 2003 à 2007. Elle représente la « lune de miel » des négociations sino-européennes. La Commission propose toute une série d’objectifs qui s’alignent sur le droit de l’OMC et veille à sensibiliser la Chine au respect des normes internationales en matière de libre-échange. Dès 2003, un partenariat stratégique est lancé, au fur et à mesure des années, il se densifie par l’établissement de nombreux comités bilatéraux sur des thématiques relatives au libre-échange. Les résultats des sommets sont sans équivoque, on y retrouve la grande majorité des objectifs fixés par la Commission. Les partenaires sont satisfaits de leur collaboration et envisagent la signature d’un accord de partenariat et de coopération (PCA) dont la portée semble très ambitieuse. Les premières discussions quant à l’octroi du statut d’économie de marché (SEM) à la Chine apparaissent dans l’agenda politique. Ce statut symboliserait la reconnaissance par l’UE des efforts consentis par Pékin et se matérialiserait par la levée d’une série de mesures de protection des travailleurs.

Une troisième période commence en 2007. Prises dans les tourments des réformes liées au traité de Lisbonne puis dans la crise économique, les négociations sino-européennes stagnent. Les sujets ambitieux tels que le PCA ou l’octroi du SEM ne sont plus abordés. La Commission n’émet pas de nouveaux objectifs et les résultats des sommets se vident de substance au fur et à mesure des années. De nouvelles voix se font entendre au sein des hémicycles européens soulignant la lenteur des réformes entreprises par Pékin. Les considérations économiques, jusque-là limitées au respect du droit de l’OMC, deviennent plus concrètes et l’UE revoit ses demandes en termes d’accès au marché  chinois. Cette période se conclut en 2015 sur des résultats contradictoires. D’une part, l’UE et la Chine lancent de nouvelles négociations plus ambitieuses visant à régler des problèmes concrets d’accès au marché pour l’année 2020. D’autre part, sous la pression du Parlement, l’UE refuse l’octroi du SEM à Pékin.

Ainsi commence la quatrième période d’analyse s’étalant de 2016 à 2020, où émerge le concept de rivalité systémique. Cette période est marquée par deux sommets sans communiqués de presse (2016-2017), soit sans aucun résultat. La Chine, frustrée par le refus d’octroi du SEM, refuse d’accéder aux demandes européennes qui se focalisent de plus en plus sur des considérations de réciprocité des règles commerciales. Les négociations tournent au dialogue de sourds, la divergence entre les objectifs européens et les résultats des sommets se creuse plus que jamais (2018-2019). 

Tableau : Historique des négociations sino-européennes

L’approche multiforme européenne comme logique historique

Trois éléments peuvent servir de clés de lecture pour comprendre les évolutions de ces quatre périodes. Tout d’abord, le concept de rivalité systémique puise ses racines dans la période 2007-2015, l’interpréter à la lumière du contexte contemporain revient à faire preuve d’anachronisme. Deuxièmement, l’accroissement du rôle du Parlement européen après le traité de Lisbonne est crucial pour comprendre cette relation. Dès lors, il convient de privilégier l’analyse du système décisionnel européen plutôt que le comportement de Pékin sur la scène internationale. D’ailleurs, il ressort de l’analyse que l’inaction de la Chine est davantage prise en compte que ses actions. Finalement, la rivalité systémique n’est pas synonyme de changement de paradigme dans les relations sino-européennes. Le passage d’une période à une autre ne signifie aucunement l’annulation de la période précédente.

Ainsi, certains éléments du partenariat stratégique tels que les comités sectoriels (établis en période 1 et 2) sont toujours en cours. Les négociations pour un traité sur les investissements (lancées en période 3) ont continué en dépit des considérations de rivalité systémique. La dernière période doit donc être interprétée comme une nouvelle « couche » de négociation sino-européenne usant de méthodes plus directes et politisées qu’auparavant sans nuire aux acquis des périodes précédentes. Ainsi, en dépit de quelques tensions supplémentaires générées par la guerre en Urkraine, la Chine restera un acteur important pour l’économie et la politique européenne dans les années à venir.

Publication de référence:

Riga D. (2022) Socialization through Interregional Relations: EU’s Normative Power in its Dialogue with China. Asian Studies – Twelfth International Convention of Asia Scholars (ICAS 12), pp. 583-593.

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Dealan Riga est doctorant-assistant au Center for International Relations Studies (CEFIR) du département de sciences politiques de l’ULiège. Ses recherches se concentrent sur la diplomatie économique européenne avec un intérêt tout particulier pour les relations commerciales sino-européennes. Sa thèse a pour objectif d’appréhender l’impact de la géopolitisation de la politique commerciale de l’UE sur les négociations sino-européennes pour un accord sur les investissements.

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Pictures: World Trade Organization from Switzerland — DSC_1691, CC BY-SA 2.0 ; Fifth Global Review of Aid for Trade, 30 June – 2 July 2015 by VisualHunt license : Attribution-ShareAlike License.

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