Régimes politiques, partis et élections

Pourquoi les candidats aux élections ne sont-ils pas tous sélectionnés de la même manière?

Un billet rédigé par Audrey Vandeleene, Lieven De Winter et Mihail Chiru.

Avant d’être élu, tous les représentants politiques, ou presque, se sont portés candidats lors d’élections. Ces candidats ont été désignés par un parti politique sous la bannière duquel ils se sont présentés face aux électeurs. Mais comment les partis choisissent-ils ceux qui représenteront leurs couleurs ? La sélection des candidats est souvent décrite comme le jardin secret de la politique, tant il est difficile de faire toute la lumière sur le choix des futurs candidats. Certains ont étudié les conséquences des variations dans les modes de sélection des candidats (qui est sélectionné suite à quel type de processus?), mais très peu est connu sur ce qui détermine ces différentes méthodes de sélection (pourquoi ces variations ?).

C’est ce que nous avons examiné, au moyen d’une base de données internationale regroupant les résultats d’une enquête auprès des candidats dans pas moins de 55 partis politiques dans 13 pays européens (Belgique, Estonie, Finlande, Grèce, Hongrie, Irlande, Islande, Italie, Norvège, Pays-Bas, Portugal, Roumanie et Suède) sur une période s’étalant entre 2005 et 2013.

Qui décide des candidats et à quel niveau ?

Les candidats sont sélectionnés selon des méthodes diverses et variées, et ce aussi au sein d’un même pays (voir le graphique 1). Premièrement, l’organe en charge de la sélection (le “sélectorat”) diffère: une assemblée de délégués est le sélectorat le plus fréquemment mentionné par les candidats, suivi par l’assemblée des membres du parti. Certains candidats sont choisis par un sélectorat beaucoup plus exclusif, qui peut par exemple référer aux responsables du parti réunis en bureau ou un comité de liste. À l’opposé, un faible nombre de candidats indique avoir été sélectionné par un sélectorat très inclusif, à savoir les électeurs, via ce qu’on appelle couramment des primaires.

Graphique 1 – Qui a décidé de votre sélection en tant que candidat ?

Deuxièmement, notre étude montre que les partis laissent le soin à différents niveaux hiérarchiques de choisir les candidats. La majorité des choix sont réalisés au niveau de la circonscription (ce qui correspond à la province pour les élections fédérales belges). Toutefois, certains candidats pointent le niveau supérieur (par exemple, la région) et un plus petit nombre signale avoir été sélectionné par les instances nationales du parti.

Graphique 2 – À quel niveau votre sélection en tant que candidat a-t-elle été décidée?

Face à ces larges différences tant dans les organes en charge de la décision que du niveau hiérarchique dans l’organisation du parti, nous nous demandons pourquoi tous les candidats ne sont pas désignés selon une procédure identique. Est-ce le fait de différences entre les candidats-mêmes, entre les caractéristiques des circonscriptions dans lesquelles ils se présentent, ou entre les types de partis?

Pourquoi ces différents modes de sélection des candidats?

Nous organisons notre analyse en deux parties : d’abord, qu’est-ce qui influence la taille du sélectorat? Ensuite, pourquoi le degré de centralisation des procédures varie-t-il?

Les caractéristiques du parti semblent jouer un rôle important dans la taille du sélectorat. Ainsi, les partis de droite utilisent des sélectorats plus exclusifs que les partis de gauche, qui ont davantage tendance à ouvrir le choix à un plus grand nombre de décideurs. En outre, au plus le parti est grand, en termes de nombre de membres, au plus le groupe de sélecteurs sera restreint, et donc au moins les membres auront voix au chapitre – ce qui peut s’expliquer par les difficultés logistiques de faire participer un très grand nombre de membres. De même, lorsqu’il y a beaucoup de candidats à sélectionner dans la circonscription (quand la liste est longue), un petit groupe de décideurs est souvent à la manœuvre. Les partis plus jeunes ont aussi tendance à ne pas faire appel à des sélectorats larges. Par contre, notre analyse démontre que les caractéristiques personnelles des candidats ne permettent pas de prédire qui les sélectionnera.

Où est prise la décision dans l’organigramme du parti? L’idéologie du parti semble déterminante. Les partis de droite choisissent leurs candidats davantage au niveau national tandis que les partis de gauche décentralisent la décision. Les partis plus jeunes sélectionnent également leurs candidats de manière plus centralisée, ce qui peut indiquer la faiblesse de leurs structures locales. Lorsque le nombre de candidats à sélectionner est plus grand, la décision a également tendance à être plus centrale. Enfin, nous constatons une différence sensible en fonction du type de candidat: les candidats ayant de plus grandes chances d’être élus (par exemple, les candidats en tête de liste) sont plus souvent sélectionnés par les instances centrales, au contraire des candidats avec peu d’espoir d’élection, qui sont désignés par des organes plus locaux. Les partis gardent donc un certain contrôle sur le choix des futurs parlementaires et laissent les niveaux hiérarchiques inférieurs prendre les décisions moins importantes.

Les modes de sélection, un miroir de la politique?

Nos résultats démontrent que certaines tendances de fond restent déterminantes pour l’organisation interne des partis. Ainsi, parmi les 55 partis politiques étudiés, les partis plus à droite sur le spectre idéologique ont tendance à choisir leurs candidats d’une manière bien différente des partis plus à gauche. À droite, les candidats sont souvent sélectionnés par un cercle réduit, à la tête du parti, tandis qu’à gauche, la décision est fréquemment dans les mains d’un grand nombre d’activistes, au niveau local du parti.

Bien que les partis soient des institutions indépendantes, libres d’organiser leurs processus de décision internes comme bon leur semble, nous mettons en lumière que certaines valeurs restent prépondérantes en fonction notamment de leur idéologie: garde-t-on un degré de contrôle sur cette décision essentielle de qui sera candidat, au détriment de ce que d’aucuns appellent la démocratie interne, ou garantit-on la participation des militants, au risque de voir désignés des candidats moins souhaités?

Une solution réside peut-être dans la combinaison de différents systèmes. Nos analyses ont montré que les partis adaptaient leurs procédures, par exemple, en fonction des caractéristiques du système électoral (telles que le nombre de candidats par circonscription) ou de la probabilité de voir les candidats élus. Le secret résiderait-il dans le juste équilibre entre contrôle et participation?

Chapitre de référence:
Chiru, M., De Winter, L., & Vandeleene, A. (2020). “Candidate selection. Still a secret garden?” in L. De Winter, R. Karlsen, & H. Schmitt (dir.), Parliamentary Candidates Between Voters and Parties. A Comparative Perspective, London, Routledge, pp. 54–77.

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Audrey Vandeleene est chercheuse postdoctorale au Département de sciences politiques de l’Université de Gand et maitre de conférences à l’ULB. Ses intérêts de recherche portent sur les partis politiques, la démocratie dans les partis, les systèmes électoraux et les questions de genre et politique. Elle a coordonné la Belgian Candidate Study en 2014. Elle a publié un Courrier hebdomadaire du CRISP sur le sujet de la sélection des candidats.

Lieven De Winter est professeur émérite à l’Université catholique de Louvain. Dans le cadre de ses recherches, il étudie la formation des coalitions gouvernementales, les partis politiques, les cabinets ministériels, les parlements, les identités territoriales et le comportement électoral. Tout au long de sa carrière, il a coédité dix livres et environ 200 chapitres de livres et articles de revues scientifique. Il a coordonné la Belgian Candidate Study de 2007 à 2018.

Mihail Chiru est maître de conférences à l’Université d’Oxford où il enseigne les politiques de l’Europe de l’Est. Ses recherches portent sur les études législatives, les partis politiques et le comportement électoral. Il est le coordinateur de la Romanian Candidate Study depuis 2013.

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Pictures by Jaime Lopes and Dylan Gillis on Unsplash.

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