Participation et démocratie

Au-delà de l’urgence et de l’indignité: comprendre l’action politique de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés

Un billet rédigé par Louise Knops.

Alors que la démocratie représentative fait face à une crise de légitimité, il est intéressant de mettre en valeur des acteurs qui font de la politique autrement et trouvent leur légitimité en dehors du champ électoral. C’est l’exercice que nous avons réalisé dans un article publié récemment sur le cas de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés en Belgique.

Dans cet article, nous expliquons comment, en dehors de toute structure institutionnelle classique (parlement, gouvernements, ou organisations existantes de la société civile), la Plateforme est parvenue à répondre à des besoins collectifs et ainsi incarner une autre manière de «représenter». Parmi les résultats de notre recherche, nous expliquons comment le rôle politique de la Plateforme s’inscrit dans un univers de compassion et d’expériences vécues; ce que Pierre Rosanvallon décrit comme la «proximité» dans ses travaux sur les sources alternatives de légitimité démocratique. Par ailleurs, étant donné l’importance des réseaux sociaux dans la coordination des activités de la Plateforme (de l’action humanitaire au plaidoyer politique), nous apportons également des éléments de réflexion sur le rôle que joue Facebook dans ces formes nouvelles de représentation. Notre analyse repose sur le discours public de la Plateforme, tel que publié sur sa page Facebook principale[1], et sur des données récoltées par voie d’entretien et d’observations.

Dans ce billet, je mets en valeur certains résultats de notre recherche, tout en proposant aussi quelques pistes normatives pour appréhender le cas de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés comme un point de départ: l’émergence d’un univers politique nouveau.

De la contestation à la représentation  

Représenter signifie littéralement «mettre en présence» c’est-à-dire rendre quelque chose perceptible par un acte, un signe ou un symbole. Mettre en présence politiquement c’est, entre autres, faire exister des personnes, ou des groupes de personnes, en faisant entendre leur voix. C’est rendre perceptibles et audibles, leurs préoccupations; c’est rendre visibles les invisibles; faire vivre les oubliés et tous ceux qui sont passés à la trappe des coalitions et des majorités. Dans cette perspective-là, la représentation politique n’est donc plus confinée à celle que l’on observe dans les parlements et les gouvernements, mais concerne aussi le champ de la contestation et de l’expression de voix discordantes. En ce sens, une panoplie d’acteurs peut être perçue comme remplissant ce rôle de contre-voix: les mouvements sociaux, les organisations syndicales, les acteurs humanitaires et diverses formes de «citoyens en colère».

Dans le domaine de la migration, la contestation de la représentation électorale – incarnée par la figure controversée de Théo Francken (2014-2018) – était explicitement à l’œuvre lors des campagnes #notinmyname et #inmyname de 2017. À ce moment-là, des citoyens s’opposaient aux mesures portées par le secrétaire d’État en charge de l’asile et de la migration et dénonçaient, entre autres, les arrestations collectives de réfugiés. En disant «nous ne sommes pas obligés de les laisser faire !» ces citoyens envoyaient un message clair: nous ne vous autorisons pas à agir en notre nom, nous refusons votre représentation, malgré votre élection.

Comme nous l’expliquons, cette campagne (portée par un collectif d’acteurs dont la Plateforme) figure comme bel exemple de cette idée de représentation dans la contestation: c’est en rejetant l’autorité électorale qu’une autre voix émerge et qu’un autre idéal de politique migratoire se dessine. Mais au-delà des campagnes ponctuelles, c’est toute l’action de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés qui peut aussi être vue sous le prisme de cette autre forme de représentation.

De l’urgence au plaidoyer: la réponse aux multiples besoins

Bien-sûr, la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés a d’abord émergé pour un répondre un besoin humanitaire criant. En 2015, des centaines des personnes exilées trouvent «refuge» dans le Parc Maximilien, faute d’infrastructure suffisante mise à disposition par l’État belge. Très rapidement, un esprit de corps s’est créé et la Plateforme est née sous l’impulsion de citoyens solidaires et concernés. Depuis, la Plateforme a diversifié sa mission, multiplié ses sites d’action, et a été reconnue par plusieurs prix nationaux et internationaux pour son combat en faveur de la dignité humaine.  De l’hébergement d’urgence, au conseil juridique, en passant par l’organisation d’activités récréatives, éducatives et sociales, la Plateforme répond aux besoins des réfugiés.

De manière à la fois implicite[2] et concrète, la Plateforme fait exister ceux qui n’ont pas de voix, et en ce compris, les réfugiés. En décrivant les besoins de ces personnes, et en faisant de la réponse à leurs besoins une priorité absolue, elle met en présence ceux que beaucoup préfèreraient oublier. En effet, on ne compte plus, sur Facebook notamment, les appels à dons, les descriptions de besoins criants, les dénonciations, mais aussi les invitations à des activités et les «Portraits du Jour». Autant de manières de faire exister – de représenter – les multiples visages d’un groupe de personnes trop souvent stigmatisé.

Au-delà du public des réfugiés et de leur assistance, il existe un autre volet à l’action politique de la plateforme puisque d’autres groupes sont mis en présence. Il s’agit en particulier de citoyens qui cherchent un espace d’expression pour leur contestation, leur indignation même, en matière d’asile et de migration. Venus de tous horizons, ces citoyens trouvent dans la plateforme la réponse à un besoin commun : celui d’offrir hospitalité et compassion et de dire non à une politique migratoire mise en œuvre «en leur nom».

C’est ici que s’articule la réponse aux besoins immédiats (ceux des réfugiés) avec la réponse à des besoins d’ordre plus politique. En effet, comme elle le rappelle souvent elle-même, l’existence de la Plateforme peut être vue comme l’expression d’une défaillance politique et d’un manquement de l’État. Son action humanitaire doit donc absolument être couplée à la dénonciation de cette défaillance pour contester le statu quo. Ainsi, la Plateforme remplit non seulement un rôle humanitaire, mais également un rôle contestataire, en incarnant un projet politique alternatif. Elle agit comme porte-voix d’une multitude de citoyens indignés, en créant un espace où la colère trouve un débouché: l’engagement, l’ouverture, le don, l’hébergement.

À cet égard, il est important de souligner l’utilisation des réseaux sociaux, et de Facebook en particulier, pour comprendre comment la réponse à ces «besoins» et l’articulation entre les différentes activités sont rendues possibles. C’est Facebook, entre autres, qui permet un mode de fonctionnement décentralisé et une mise en relation de citoyens dont les situations sociales et géographiques diffèrent parfois radicalement. Cette mise en relation permet ensuite une répartition des tâches pour répondre, rapidement, aux besoins en fonction des moyens et disponibilités de chacun. C’est aussi sur Facebook que se partagent les histoires, les témoignages, les coups de cœur ou de blues, et les moments d’indignation.

S’il est possible de distinguer les différents groupes qui sont mis en présence par la Plateforme – d’une part, via la description de besoins des réfugiés et, d’autre part, ceux de citoyens indignés –  notre analyse révèle néanmoins que cette distinction est floue, voire superflue. Si bien que la Plateforme développe un vocabulaire et un style singuliers pour incarner ce qui nous lie : c’est le « vnous » (une contraction de « vous » et « nous »), c’est le symbole du cœur utilisé à profusion, c’est le récit d’histoires de ces hommes et ces femmes qui ont vu le pire et gardent pourtant l’espoir d’une vie meilleure, et c’est aussi les témoignages d’hébergeurs. Un autre discours public sur la migration voit alors le jour : la célébration de notre humanité commune pour faire rempart aux discours déshumanisants des chiffres, des «invasions», des «vagues de migrants».

La proximité comme source de légitimité: un univers politique nouveau

Enfin, notre article ouvre également une porte de réflexion sur la portée politique plus large de l’action de la Plateforme, au-delà de la question migratoire. En particulier, sa manière de faire met en lumière l’importance de la proximité et de l’expertise du vécu dans la formulation de réponses ajustées à la complexité des enjeux migratoires. Une expertise qui contraste avec celle des «experts» et qui débouche sur un genre politique nouveau: l’intégrité des acteurs qui sont le changement qu’ils souhaitent voir dans le monde. En effet, dans ses actions concrètes et sa présence continue sur le terrain, la plateforme développe une compréhension plus pointue, plus sensible mais aussi plus proche des problématiques migratoires et d’accueil.  Ainsi, notre analyse révèle que la plateforme tire une autre légitimité que celle régie par les élections, mais qui est très puissante néanmoins : la légitimité de proximité. En effet, dans ses travaux sur les sources alternatives de légitimité démocratique, Pierre Rosanvallon parle explicitement d’une légitimité qui trouverait ses ressorts, non pas dans «l’application générale de la norme impersonnelle, mais dans l’attention à la particularité qui s’exprime, dans le souci de reconnaissance, dans la compassion même. […] C’est bien un univers politique nouveau qui est en place, dont les grands mots sont l’empathie, le terrain, la compréhension» (Damon 2009).

Le rôle politique de la Plateforme prend alors une dimension nouvelle: en incarnant cette compréhension, cette attention à la particularité, ce terrain, cette compassion, ce n’est pas seulement la «représentation» qu’elle fait autrement, mais tout un art politique qui pourrait s’étendre au-delà de son action. Un fonctionnement en «fourmilière» qui casse les codes de verticalité des institutions étatiques, et une place accordée à l’émotionnel qui met à mal la primauté du dogme de la rationalité.

À l’heure où les démocraties représentatives sont en difficulté partout dans le monde, le cas de la Plateforme est dès lors tout à fait inspirant. Elle nous aide à ré-imaginer l’art  politique. Mais surtout: elle pratique cet art sur base d’une connaissance subjective et fait de cette position une force, et non une faiblesse. C’est sa proximité à l’autre qui la rend plus crédible, c’est sa compassion qui la rend plus légitime. N’est-ce-pas cette proximité qui fait cruellement défaut en politique aujourd’hui?

On a longtemps pensé que c’était en regardant de loin que l’on voyait mieux. Le cas de la Plateforme propose l’inverse: c’est en regardant de près que l’on comprend vraiment. Ainsi, en incarnant si bien ce que Pierre Rosanvallon entend par légitimité de proximité, la Plateforme répond non seulement à des besoins immédiats, elle répond aussi à une critique plus large de la pratique institutionnelle de la représentation telle que nous la connaissons aujourd’hui.

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[1] Ici, par souci de respect de la vie privé des utilisateurs et commentateurs sur cette page, nous nous sommes concentrées uniquement sur les posts (2015-2018), qui font l’objet d’une gestion et d’une médiation par l’administrateur de la page, pas sur les commentaires.

[2] Implicite car le Plateforme ne prétend pas explicitement représenter les réfugiés; elle sait qu’ils souhaitent en réalité rester discrets.

Article de référence:
Knops L. et Severs E. (2019) «Self-Appointed Representatives on Facebook: The Case of the Belgian Citizen Platform for Refugee Support» , International Journal of Communication, 13, pp. 5610–5628.

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Louise Knops est doctorante en sciences politiques à la Vrije Universiteit Brussel. Son projet de thèse porte sur l’analyse des formes contemporaines de l’indignation citoyenne en Belgique.

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