Selon la définition classique de l’État, que tout étudiant de science politique rencontre au moins une fois au cours de son cursus, ce dernier rassemble trois éléments constitutifs. Il place sous l’autorité effective d’un gouvernement une population déterminée, sur un territoire défini par des frontières stables. Sous l’apparente efficacité théorique de cette définition se cache en réalité de multiples et redoutables difficultés. Le numéro spécial du Journal of Borderlands Studies que j’ai eu le plaisir d’éditer récemment en collaboration avec mes collègues Magdalena Dembinska (de l’Université de Montréal) et Julien Danero Iglesias (de l’Université de Glasgow) se consacre à l’exploration de l’une d’entre elles : le paradoxe propre aux régions frontalières du territoire étatique.

Un objet au double visage

Les régions frontalières, du fait de leur localisation aux confins du territoire qu’elles servent à démarquer, présentent un double visage. Dans un contexte d’incertitudes et de menaces, elles marquent la dernière extrémité du territoire, le lieu où la continuité spatiale de l’autorité étatique s’interrompt. Du fait de cette localisation, elles constituent la première défense contre toute agression ou menace venue de l’extérieur. Le géographe Michel Foucher rappelle en ce sens que le terme même de « frontière » partage sa racine étymologique avec le « front » militaire, et ce pour la bonne et simple raison qu’ils ont historiquement rempli des fonctions fort similaires (voir ici). Il s’agissait pour l’une comme pour l’autre de jalonner spatialement le monopole de la force dont l’État revendique l’exercice légitime. La très mal-nommé « zone démilitarisée » qui sépare les deux Corées est une illustration frappante de cette superposition entre front militaire et région frontalière.

Mais les régions frontalières ne sont pas que des avant-postes militaires, loin de là. Dans des contextes moins incertains et/ou plus apaisés, elles sont également le premier point de contact entre des États contigus, le lieu où se développe les échanges commerciaux, où se mélangent les populations au gré de leur traversée de la frontière et où s’hybrident les identités. La profonde imbrication culturelle et économique entre l’État de Washington sur la côte Ouest des États-Unis et la région de Vancouver au Canada en offre un exemple, aux antipodes de la situation coréenne.

Deux fonctions distinctes?

On peut donc dire métaphoriquement (l’image est éculée mais elle a le mérite d’être efficace) que les régions frontalières sont aussi bien des portes que des ponts entre les États. Elles donnent à voir deux visages distincts auxquels correspondent des fonctions différentes. Elles peuvent soit assumer un rôle défensif et sécuritaire, soit favoriser le développement de réseaux transnationaux qui profitent des opportunités multiples créées par cette division de l’espace. Autour de ces deux fonctions se sont développées deux communautés de chercheurs et deux littératures scientifiques bien distinctes, qui partagent certes le même objet mais qui poursuivent néanmoins chacune leur propre lièvre théorique.

Les spécialistes des questions de sécurité ont, pour leur part, mis en évidence l’actualité retrouvée des fonctions sécuritaires de la frontière en dépit de la prophétie maintes fois répétée de leur disparition prochaine au profit d’un monde globalisé et ouvert. Selon ces derniers, du fait même de la globalisation, les menaces sont devenues de plus en plus transnationales, ce qui a redonné une actualité paradoxale au frontière. Si leur rôle militaire est de moins en moins prégnant, elles doivent en revanche de plus en plus surveiller et contrôler les flux transnationaux (de personnes, biens et capitaux) qui les traversent à un rythme exponentiellement accru. Plus discret, ce rôle n’en reste pas moins fort coercitif puisqu’il exige d’elles qu’elles interrompent et rejettent sélectivement certains flux indésirables.

De leur côté, les spécialistes des borderlands (les fameuses régions frontalières) documentent depuis longtemps le fait que ces régions connaissent, lorsque le contexte international le permet, des dynamiques sociologiques très riches faites d’échange culturels et économiques intenses. Elles seraient de ce fait le berceau du transnationalisme, c’est-à-dire le lieu privilégié pour la réinvention d’une vie sociale vécue par-delà et au travers des frontières. Cette activité sociale, souvent organisée autour de réseaux de connaissances, développe des trésors d’inventivité pour s’accommoder de la division des communautés et des espaces, voire en tirer profit.

Un nouveau cadre théorique

Malgré la proximité de leurs objets d’étude, ces deux communautés scientifiques ne dialoguent pas, ou très peu, entre elles. Cela s’explique en partie par la divergence de leurs prémisses théoriques ainsi que par l’orientation distincte de leurs questions de recherche. Il n’en reste pas moins que cette absence d’échange entre ces communautés scientifiques laisse un vide dommageable dans la recherche. Car peu de frontières correspondent aux cas extrêmes de la séparation militaire absolue (comme dans le cas des deux Corées) ou de la communauté transnationale étroitement imbriquée (comme dans le cas de l’Ouest canado-américain). La réalité de la plupart des régions frontalières est faite d’un mélange de ces deux logiques, à la fois division sécuritaire des territoires étatiques et développement d’activités sociales transnationales. Pour comprendre leur dynamique, il s’avère de combiner ces deux approches.

C’est là l’enjeu de ce dossier : renouer les fils d’une conversation scientifique possible entre ces deux approches et de permettre de confronter les orientations théoriques des uns et des autres, avec pour ambition d’en sortir avec une approche plus complexe et multidimensionnelle des dynamiques politiques et sociologiques qui se jouent dans ces espaces singuliers que sont les régions frontalières, saisies entre contraintes sécuritaires et dynamisme transnational.

Pour ce faire, le premier article du dossier (« Biopolitical Sovereignty and Borderlands ») rejette, au niveau conceptuel propre à la théorie politique, une description unilatéralement sécuritaire de la frontière et tente, ce faisant, de justifier la pertinence de l’approche suivant deux focales théoriques développée dans ce dossier. Ensuite, les contributions du dossier (signées par Alexandra Liebich, Ramona Coman, Sharon Weinblum, Léa Lemaire, Julien Danero Iglesias et Sarah Sajn) appliquent ce nouveau cadre théorique à des cas d’étude divers et variés, qui vont d’Israël à Malte en passant par l’Union Européenne, la Bosnie-Herzégovine, la Moldavie ou la Russie et qui démontrent tout le potentiel explicatif et heuristique de cette approche innovante.

Des applications diverses

En ce sens, ce dossier se distingue à la fois par la proposition d’un nouveau cadre théorique et par la démonstration qu’il cherche à apporter de la variété de ses usages possibles. Quelques articles donnent une idée de la diversité de ces applications.

Alexandra Liebich analyse au prisme de cette double focale théorique la relation de la Russie et de la Hongrie avec les membres de leur minorité nationale dans les États voisins. Elle montre comment l’instrumentalisation d’une relation politique forte avec ces minorités nationales résidentes à l’étranger construit une forme de transnationalisme, tout en faisant augmenter les enjeux de sécurité autour de frontières dont le tracé et l’origine historique sont contestés.

Ramona Coman, de son côté, suggère de considérer l’espace Schengen comme une vaste région frontalière dont la gouvernance est mise en tension par un conflit entre des visions européennes divergentes. Tandis que certaines institutions européennes prônent une sécuritisation de la mobilité interne de l’Union, d’autres refusent de revenir sur cet acquis majeur de l’intégration, qui permet à l’Union d’exister comme un espace transnational.

Sarah Sajn se penche sur l’organisation de la commémoration du début de la Première Guerre mondiale à Sarajevo. Cet évènement de 2014, d’une très grande portée symbolique pour la région, a fait l’objet d’une intense controverse mémorielle. Celle-ci a finalement débouché sur un récit historique officiel qui dépeint la Bosnie-Herzégovine comme une région frontalière au cœur de tous les troubles européens, traçant ainsi un parallèle entre l’étincelle qui mit le feu aux poudres en 1914 et la situation contemporaine relativement instable de la région.

Julien Danero, enfin, observe l’évolution extrêmement similaire qu’ont connu la Moldavie, l’Ukraine et la Serbie du fait de l’accession de leurs voisins au statut d’État-membre de l’Union Européenne. Subitement, leurs provinces limitrophes des nouvelles frontières externes de l’UE, qui arboraient précédemment tous les traits typiques de régions frontalières dynamiques (fluidité de la mobilité, échanges intenses, hybridités identitaires, etc.) ont dû faire face à une sécuritisation de leurs frontières communes avec ces nouveaux membres de l’UE. Ce qui frappe est alors la résilience des réseaux de relations interpersonnelles entre acteurs situés de part et d’autre de cette nouvelle frontière sécuritisée et l’inventivité dont ils font preuve pour contourner ou franchir cet obstacle.

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Ce dossier a pour ambition de présenter des cas d’étude originaux à ceux et celles qui s’intéressent aux frontières, aux régions frontalières ou aux interactions sociologiques transnationales, mais également d’inspirer un renouvellement dans leurs approches théoriques et méthodologiques ou, à tout le moins, d’initier un dialogue entre des champs de recherche qui s’ignorent depuis trop longtemps.

Article de référence:
Deleixhe M., Dembinska M. et Danero Iglesias J. (2019) «Securitized Borderlands», Journal of Borderlands Studies, 5 (34), pp. 639-647.

 


Martin Deleixhe est chercheur postdoctoral à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et maître de conférences à l’Université Saint-Louis ainsi qu’à l’ULB. Il a notamment publié un ouvrage sur le contrôle des frontières en régime démocratique (Aux bords de la démocratie, Classiques Garnier, 2016) ainsi que de nombreux articles sur la théorie démocratique, les questions migratoires et l’histoire des idées politiques.

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