C’est pas tous les jours dimanche est une émission d’actualité politique diffusée chaque dimanche midi sur RTL-TVI, la chaîne de télévision privée de l’espace francophone du pays. Cinq ou six sujets sont programmés dans chaque émission où des témoins, des mandataires politiques et des chroniqueurs se font face dans un style spectaculaire. Les adeptes de la télévision française reconnaîtront On n’est pas couché de France 2 qui a inspiré la construction de ce programme. Cette émission est particulièrement intéressante car elle est la seule émission politique dominicale en Belgique francophone depuis l’arrêt des programmes politiques du dimanche sur la télévision publique, la RTBF, en septembre 2017.

Dans un article récemment publié dans la Revue nouvelle, nous nous intéressons à la saison 2017-2018 de C’est pas tous les jours dimanche. Nous nous inspirons du sociologue français Pierre Bourdieu et de sa théorie des champs  qui dépeint le monde social comme un espace d’affrontements entre plusieurs forces. Nous cherchons à comprendre dans quelle mesure le champ médiatique est capable de soumettre le champ politique à sa ligne journalistique lors d’émissions politiques. Répondre à cette question permet d’éclairer les enjeux de démocratie et d’équilibre des pouvoirs, dans un pays où les francophones et les néerlandophones ne sont pas toujours représentés également au sein du gouvernement.

La rencontre du visible et de l’invisible

Quand il applique sa théorie des champs à la télévision, Bourdieu suggère de distinguer “le visible” (ce que le spectateur voit à l’écran) de “l’invisible” (ce qui est caché, qui se passe dans le studio ou qui se passe avant et après l’émission). Cette distinction a inspiré notre méthodologie qui s’est appuyée sur une analyse de contenu et des entretiens avec les journalistes de l’émission et plusieurs mandataires politiques régulièrement invités sur ce plateau.

Un premier élément intéressant à propos de la face “visible” de l’émission est de savoir quels sont les partis les plus souvent représentés sur le plateau lors des 36 émissions de la saison 2017-2018. Sur ce point l’analyse les données révèlent deux éléments interpellant: une surreprésentation du MR et une représentation significative des partis flamands, en particulier de la N-VA. La lecture du graphique ci-dessous doit s’effectuer à la lumière d’une connaissance du paysage médiatique en Belgique. En effet, si les partis flamands n’apparaissent pas dans les premières places des partis les plus représentés, il faut avoir à l’esprit qu’en général ils n’apparaissent pas du tout dans les émissions politiques régulières diffusées dans l’espace francophone. Dès lors, le fait que la N-VA a un plus grand nombre d’apparitions dans l’émission que certains partis francophones, tels qu’Ecolo ou DéFI, est un élément particulièrement remarquable.

Une analyse plus fine des données montre un phénomène qui explique en partie la présence plus importante du MR: le parti libéral n’a raté aucune des 36 émissions de la saison, ce qui veut dire que tous les dimanches le spectateur a vu au moins une fois une figure libérale sur le plateau, alors que d’autres partis, comme DéFI, ont parfois raté cinq dimanches consécutifs.

Toutefois, une donnée quantitative cache souvent des éléments plus fins qui peuvent nuancer le constat observé. Premièrement, venir à un débat ne signifie pas toujours que le parti recevra un moment valorisable. Par exemple, lorsque le bourgmestre socialiste de Forest est venu s’expliquer au sujet d’une affaire de pédophilie dans une école de sa commune, il a été dans une posture difficile et sa présence n’a pas permis de mettre en exergue les valeurs du parti socialiste (émission du 25 mars 2018). Visibilité ne rime donc pas forcément avec valorisation pour le parti. C’est ce qui explique qu’un parti peut ne pas vouloir venir et que son absence ne soit pas forcément causée par une volonté de la chaîne de ne pas l’inviter.

Deuxièmement, l’actualité peut par moment déprogrammer brusquement des débats et biaiser la représentativité des partis. Par exemple l’émission du 3 juin 2018 s’est déroulé en pleine marche blanche à Liège suite à l’attentat du 29 mai. Ce dimanche-là, le bourgmestre PS de Liège a été interviewé alors que ce n’était pas prévu. L’actualité montre ainsi une prime au pouvoir, puisque les médias ont besoin de la réaction des responsables, au gouvernement, ce qui peut influencer leur surreprésentation.

Nos interviews qui explorent la partie “invisible” de l’émission apportent une explication complémentaire à cet état de fait. Selon les journalistes de l’émission, il ne s’agit là que d’une conséquence du rapport de force politique qui fait du MR le seul parti francophone présent dans le gouvernement fédéral : “C’est classique, quand un parti est au pouvoir, il a forcément plus de visibilité que quand il n’y est pas, ce serait le PS on verrait plus le PS […] comme on essaie de faire une émission qui répond aux questions des gens, on va poser la question à celui qui a le pouvoir, pas à celui qui ne l’a pas”. Ceci nous permet de tirer une première conclusion: le champ médiatique est mécaniquement orienté vers le pouvoir exécutif car ce dernier détient en général le monopole de l’information politique sur les décisions qui concernent la vie des téléspectateurs. Ainsi, lorsqu’un seul parti détient cette position, comme c’est souvent le cas dans des pays où le scrutin est majoritaire, comme en France, ce parti est incontournable dans les médias et disposera d’un temps d’antenne supérieur.

Et les Flamands ?

En plus d’être relativement bien représentés dans l’émission, les mandataires flamands semblent être mieux reçus que leurs homologues francophones. En effet, nos observations nous ont permis de constater qu’ils recevaient une forme de “traitement de faveur” dans l’émission. Bourdieu, toujours dans son étude sur la télévision, évoque le rôle du présentateur qui donne “les tons et les temps de parole”. C’est que nous constatons dans notre échantillon. Les élus flamands sont plus intensément remerciés et le ton envers eux est bienveillant. Par exemple, lorsque que le mandataire N-VA Geert Bourgeois était invité dans l’émission du 22 octobre 2017, le présentateur Christophe Deborsu lui  a adressé des compliments, chose rare pour un journaliste face à un mandataire politique : “J’avais dit que je dirais du bien de vous, vous êtes absolument parfait continuons comme ça […] On est vraiment content que vous jouiez le jeu, c’est vraiment chic de votre part”.

Nos entretiens, qui explorent la partie “invisible” de l’émission,  ont permis de dégager deux types d’explications à ce phénomène. La première rejoint le point précédent, en ce sens  qu’il est important pour la chaîne d’information de pouvoir accueillir des élus néerlandophones actifs au gouvernement fédéral : “C’est une richesse aussi dans cette émission d’avoir des interlocuteurs néerlandophones sinon dites-moi où on les entend ?”. Nos entretiens révèlent que les journalistes se sentent obligés de faire des efforts pour les recevoir. Mais, par ailleurs, le journaliste Christophe Deborsu entretient avec la Flandre une relation particulière : “C’est son dada” d’après un autre journaliste de l’émission. Son épouse est flamande et il est régulièrement invité à des événements politiques en Flandre de sorte qu’il s’entend particulièrement bien avec les élus néerlandophones. C’est ce qui nous permet d’éclairer la séquence sans doute la plus remarquable de l’ensemble de notre échantillon :  l’interview de Maggie de Block du 10 juin 2018. Celle qui était alors Ministre fédérale des Affaires sociales et de la Santé publique a été interrogée par un chroniqueur néerlandophone sans qu’aucun des chroniqueurs habituels ne soit présent sur le plateau, alors qu’ils participaient tous à l’ensemble de l’émission.

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Nous pouvons conclure de cette recherche deux éléments. D’abord, les liens personnels entre les journalistes les mandataires politiques peuvent avoir une influence sur la tenue d’un débat. Ici, les liens entre le présentateur principal, Christophe Deborsu, et la Flandre impactent tant le contenu éditorial que le rapport de force politique sur le plateau de l’émission. Ensuite, il est difficile pour les médias de soumettre tous les hommes et femmes politiques à un même format journalistique. Certains mandataires ont, en effet, imposé leur propre style à l’émission.

La principale contrainte qui pèse sur la liberté d’une émission politique est son obligation d’avoir des mandataires politiques pertinents pour répondre aux questions qui concernent les citoyens. Dès lors, si l’émission accueille plus le parti libéral francophone, cela ne signifie pas qu’elle cherche sciemment à diffuser des thèses de droite mais simplement qu’elle n’a d’autres choix que de se soumettre au rapport de force politique actuel. La législature 2014-2019 a donné au MR une position dominante en tant que seul parti politique francophone au pouvoir dans le gouvernement fédéral, ce rapport de force particulier lui a donné un avantage pour son passage dans les médias et explique sa surreprésentation dans cette émission.

Ainsi, tant du point de vue de la forme que du contenu, notre étude nous permet de constater que les journalistes de l’émission C’est pas tous les jours dimanche peinent à soumettre le champ politique au champ médiatique.

Article de référence
Grignard, G. (2019) « Catch politique du dimanche : l’émission C’est pas tous les jours dimanche analysée sous l’oeil de Pierre Bourdieu » , La revue Nouvelle, 2019 (1), pp.71-82.

 

Guillaume Grignard est chercheur aspirant FNRS en sciences politiques au CEVIPOL (ULB). Ses recherches se concentrent sur les médias, les émissions politiques et également l’humour politique. En 2020, il défendra une thèse qui proposera une analyse de la production des humoristes français en radio et télévision. Il est également pianiste professionnel et consacre plusieurs recherches aux compétitions musicales, tel que le concours Reine Elisabeth.

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