La Belgique et le Canada sont deux fédérations multinationales, dans lesquelles l’État central est contesté par des mouvements nationalistes qui souhaitent une meilleure (ou davantage de) reconnaissance, voire l’autonomie. C’est le cas de la Flandre et du Québec, qui font face à des contestations liées à la définition de la nation ou à la gestion de la diversité culturelle et linguistique. Dans ces communautés sous-nationales, l’arrivée d’immigrés représente un défi supplémentaire.

De fait, les élites politiques flamandes et québécoises font face un dilemme. D’un côté, l’inclusion des immigrés peut être perçue comme un risque. Elle entraîne une plus grande diversité, réduisant de fait l’homogénéité culturelle mise en avant dans le processus de construction de la nation et nuisant à l’affirmation selon laquelle le groupe possède une identité culturelle distincte. D’un autre côté, l’intégration de nouveaux individus peut se transformer en opportunité à différents niveaux. Par exemple, elle peut modifier les rapports démographiques face à l’État central, augmenter le nombre de locuteurs pour faire vivre la langue de la communauté sous-nationale ou, encore, souligner le caractère libéral qui anime le projet de nation sous-étatique et se départir des visions ethniques du nationalisme minoritaire.

En étudiant la période de 1999 à 2014, ma recherche explore ce dilemme en posant la question suivante : comment les élites politiques flamandes et québécoises envisagent-elles l’intégration des immigrés? J’étudie ainsi les discours et les idées défendues par les parlementaires et les ministres, au Parlement flamand et à l’Assemblée nationale du Québec, durant les débats sur l’intégration des immigrés. De façon fascinante, les interventions parlementaires des élites nous informent sur la manière dont elles se représentent la nation sous-étatique et la place des immigrés au sein de celle-ci. Leurs discours nous renseignent également sur le poids politique de leur communauté sous-nationale vis-à-vis de l’État central.

Ma thèse se base sur une analyse qualitative, interprétative et longitudinale fouillée des débats parlementaires : quinze années (1999-2014), avec plus de 500 documents, soit environ 12.000 pages de débats. De cette manière, elle identifie le positionnement des élus et ministres ainsi que leur rhétorique sur quatre dimensions de l’intégration des immigrés : institutionnelle, démographique, linguistique et culturelle. Pour chacune de ces dimensions, j’ai cartographié les positions des acteurs et leurs arguments, dont je fournis quelques illustrations ci-dessous afin de décrire – sommairement – cette grille d’analyse.

L’architecture institutionnelle: quel remède au dilemme de l’intégration?

La première dimension concerne les arrangements institutionnels défendus par les élites pour gérer l’intégration des immigrés : faut-il coopérer ou s’opposer à l’État central? Dans le cas québécois, si le Parti libéral du Québec (PLQ) et le Parti Québecois (PQ) reconnaissent tous deux les acquis de l’entente qui répartit les compétences en matière d’immigration et d’intégration entre le Canada et le Québec (Accord Canada-Québec de 1991), ces formations s’opposent sur la configuration institutionnelle à adopter dans le futur. Le PLQ prône la coopération pour l’avenir et le statu quo institutionnel. Pour sa part, le PQ souhaite obtenir plus de compétences dans les matières de l’immigration et de l’intégration. Le discours péquiste se marque par l’hostilité au gouvernement fédéral d’Ottawa.

Dans le cas flamand, la question des rapports avec l’État central oppose les partis qui mettent en avant la nécessité de coopérer (sp.a, CD&V, VLD) à ceux qui demandent un transfert de la compétence de l’immigration au niveau régional (VB, LDD, N-VA). Prenant acte de la répartition actuelle des compétences et de leur impuissance, les élites politiques flamandes ont mis en place une stratégie multi-niveaux qui a consisté à lier l’inburgering (l’intégration civique) à des compétences gérées par le niveau fédéral (nationalité ou séjour).

D’un afflux externe à un renforcement interne: opportunité démographique de l’immigration et de l’intégration?

Deuxième épaisseur du dilemme : la dimension démographique, sur laquelle les débats au Québec et en Flandre diffèrent fortement en raison de leurs histoires migratoires, de la répartition des compétences (le Québec participe à la gestion de son immigration, quod non en Flandre) ainsi que de leurs poids respectifs (position minoritaire vs. majoritaire). Si, au Québec, il est possible de discerner dans les discours des élites l’opportunité démographique que l’immigration et l’intégration représentent, ce n’est pas le cas en Flandre. Le parti d’extrême droite (Vlaams Blok/Belang) est le seul à décrire l’arrivée de nouveaux arrivants comme une menace pour le destin de la nation sous-étatique. Si les autres élites flamandes n’adhèrent pas à cette vision et font preuve de plus d’ouverture, elles n’identifient pas pour autant l’immigration comme une opportunité démographique pour leur communauté sous-nationale.

Au Québec, mon analyse a mis en avant que PLQ et PQ partagent la même vision de l’opportunité que représente l’immigration mais que les élites, préoccupées par la vitalité démographique du Québec, y posent certaines conditions : la dispersion des immigrés sur le territoire, leur rétention en région et au sein du Québec ainsi que la préservation des équilibres linguistiques.

Du « eux » au « nous »: diversité et intégration

La troisième dimension renvoie à la conception que se font les élites politiques de la diversité résultant de l’arrivée des immigrés. Les élites québécoises sont unanimes pour reconnaître la plus-value de la diversité, ainsi que la spécificité du modèle québécois (l’interculturalisme). En Flandre, que la diversité soit considérée comme un fait incontournable ou un élément souhaitable, elle est acceptée par toutes les élites, sauf le parti d’extrême droite flamand (VB). Ma grille de lecture a permis de mettre en avant que les disparités entre formations politiques se marquent sur la manière d’appréhender cette diversité dans le processus d’intégration : quelles sont les normes et valeurs de la société? Faut-il insister sur l’implication du groupe ou de l’individu? Quelle vision de la citoyenneté promouvoir? Quelle place pour la religion des nouveaux arrivants?

Promouvoir, sauvegarder et renforcer la langue?

La quatrième dimension concerne la langue, qui a été et reste un moteur puissant des phénomènes nationalistes au Québec et en Flandre. Ma recherche démontre à quel point elle est centrale dans les débats sur l’intégration, comme signe de reconnaissance et élément de définition de la communauté sous-nationale. Les nouveaux arrivants s’inscrivent de facto dans des tensions et rapports de force linguistiques antérieurs à leur arrivée mais qui sont réactivés par leur présence. C’est pourquoi les questions d’homogénéité linguistique et de choix de la langue des immigrés sont aussi fondamentales encore aujourd’hui.

Au Québec, la langue française est au cœur de tous les débats, elle est même présentée comme une valeur québécoise à part entière et incontournable. L’intégration linguistique des immigrés à la majorité de langue française est identifiée comme une opportunité par le PLQ et le PQ. Les deux formations insistent sur l’importance de la langue à l’interne (langue de la majorité au Québec) et à l’externe (défense d’une langue qui est, en revanche, minoritaire au Canada et, de manière générale, en Amérique du Nord).

En Flandre, la question de l’opportunité que représente l’intégration linguistique des immigrés pour la communauté sous-nationale n’est pas abordée aussi directement dans les débats. Les discussions concernant la langue sont d’abord techniques (1999-2009), même si la dernière législature (2009-2014) témoigne d’un intérêt renouvelé pour cette dimension. De fait, Geert Bourgeois (N-VA), Ministre flamand en charge de l’intégration des immigrés, parle de « condition absolue » de l’intégration. Le discours de la N-VA envisage la langue comme condition de l’identité ou, en tout cas, comme porte d’accès à la « culture publique » commune.

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Pour conclure, cette thèse questionne en profondeur le dilemme de l’intégration des immigrés au niveau sous-national et étudie comment il est appréhendé dans les discours des élites politiques, là où, jusqu’à présent, ce dilemme avait surtout fait l’objet d’analyses normatives. De plus, les débats parlementaires se sont avérés être un matériau foisonnant, qui fournit de nombreuses illustrations révélatrices des enjeux de ce dilemme. Finalement, contrairement à d’autres recherches qui se sont uniquement centrées sur les partis anti-immigration ou les SNRP (Stateless Nationalist and Regionalist Parties), l’étude des discours politiques de l’ensemble des élites montre comment les idées circulent et évoluent à travers les législatures et au-delà des partis nationalistes. Ainsi, ma recherche a démontré que des arguments-clés sont partagés par une grande partie des élites politiques, qu’il s’agisse de questions linguistiques, démographiques ou culturelles de l’intégration des immigrés. Néanmoins et indépendamment de ces conceptions, des divergences claires existent entre élites sur les arrangements institutionnels à privilégier entre l’autorité fédérale et la sous-nation pour l’intégration des immigrés.

Référence:
Xhardez C. (2017) Intégrer pour exister ? Nationalisme sous-étatique et intégration des immigrés en Flandre et au Québec, thèse de doctorat en Science politique, Université Saint-Louis – Bruxelles/Science Po Paris.

 

Catherine Xhardez est aspirante auprès du F.R.S.-FNRS (Université Saint-Louis – Bruxelles & Sciences Po Paris) et chercheure postdoctorale à l’Université Concordia, à Montréal, où elle est membre du CRIDAQ et du CEPI. Docteure en science politique, sa recherche postdoctorale s’intéresse au policymaking des politiques d’immigration et d’intégration dans les États fédéraux, au niveau sous-national. Plus généralement, ses recherches portent sur l’intégration des immigrés, l’immigration, les politiques publiques, le nationalisme et le fédéralisme. Elle est membre du comité éditorial de BePolitix.

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