C’est peu de dire que l’élection communale est attendue avec intérêt et inquiétude dans les États-majors des partis politiques. Certes, il y a une facette « locale » qui intervient dans le comportement électoral. Mais, s’y superposent un regard et une appréciation plus larges sur la situation politique. Cet élément est d’autant plus important qu’il n’y a jamais eu, depuis la Deuxième Guerre mondiale, une si longue période sans élections en Belgique.

La situation paraît tellement fébrile que, fait exceptionnel, plusieurs personnalités de premier plan ont décidé de contourner l’obstacle. Charles Michel (Mouvement réformateur- MR) n’est pas candidat à Wavre, pas plus que Didier Reynders (MR) ne l’est à Uccle. Laurette Onkelinx (Parti Socialiste – PS) s’est désistée à Schaerbeek tout comme Joëlle Milquet (Centre démocrate humaniste – cdH) à Bruxelles-ville.

Pour les partis au format plus modeste, Ecolo, DéFI (Démocrate Fédéraliste Indépendant), le PTB (Parti du Travail de Belgique) et le PP (Parti Populaire), l’espoir est, au contraire, d’engranger des bénéfices au détriment des partis les plus anciens du système politique. Ce faisant, un peu à l’image de la Flandre lors des élections communales de 2000 et 2006, le «spectre» de la fragmentation plane sur le scrutin communal mais aussi provincial.

1. Le Parti Socialiste (PS)

Tant en Wallonie qu’à Bruxelles, le Parti Socialiste se présente aux élections de manière chahutée et moins coordonnée qu’à l’accoutumée à la suite d’une année 2017 complexe. Pour le PS, l’enjeu premier est de rester dans son statut de premier parti wallon, dans une fourchette entre 30 et 35% des voix. Mais rien n’est moins sûr puisque, dans les intentions de vote, il est loin d’atteindre ces chiffres. Par ailleurs, le Parti Socialiste souhaite toujours être la force principale dans les grandes villes, telles que Charleroi, Mons, Liège, La Louvière, Tournai, Verviers ou encore Seraing.

Politiquement, le PS ambitionne de faire mieux qu’en 2012, moment où il avait été éjecté de plusieurs majorités importantes – Mouscron, Courcelles, Verviers et Molenbeek… – et d’un nombre appréciable de communes au format intermédiaire. Pour les socialistes, une attention plus forte qu’en 2012 est fixée sur le « deuxième tour » des élections : la confection des majorités. À Bruxelles, c’est la situation à Anderlecht, à Molenbeek et, bien sûr, à Bruxelles-ville qui focalisera l’attention. Une performance d’ensemble mitigée, voire mauvaise, à Bruxelles rendrait la situation de Laurette Onkelinx comme Présidente de la Fédération difficilement tenable.

Au-delà des résultats électoraux, la performance de certains candidats sera jaugée à l’aune des étapes internes ultérieures, notamment la présidence du parti. En la matière, une focale existera sur les scores de Paul Magnette à Charleroi et Ahmed Laoouej à Koekelberg, tous deux cités pour succéder à Elio Di Rupo.

2. Le Parti du Travail (PTB)

Aux élections communales, le PTB poursuit la démarche initiée au scrutin de 2000. Son ambition n’est pas tant de déposer un maximum de listes mais surtout d’atteindre des résultats probants dans les communes où il se présente. À la lumière de cet élément, le nombre de communes où sera présent le PTB est restreint : sept en Région bruxelloise et seize en Wallonie. L’objectif principal est de mieux pénétrer les « chefs-lieux de province » et les « grandes et moyennes villes ». Cela n’a pas été simple partout. À Tournai, par exemple, après quelques hésitations, le parti dépose une liste de… trois candidats.

Le Parti du Travail espère capitaliser dans ses zones de force – le bassin liégeois et, dans une moindre mesure, carolorégien. C’est là qu’il sera évalué au premier chef. Il le sera aussi sur sa capacité à entrer dans une ou plusieurs majorités communales. Depuis l’été 2017, le parti a défini sa position en la matière : il ne participera pas au pouvoir aux niveaux régional et fédéral, mais est ouvert à l’échelle communale.

En la matière, il y a une forme d’équation insoluble pour le parti. Pour son ou ses partenaires potentiels – le PS et Ecolo –, la perspective est peut-être la plus envisageable dans une commune où le PTB n’est pas – très – fort. A contrario, le parti ne souhaite rejoindre une majorité communale que là où il pourrait peser grâce à son poids électoral et à sa traduction au conseil communal.

3. Ecolo

Ecolo peut se prévaloir d’une longue présence et implantation communales, de même que d’une capacité à capter des électeurs en provenance de la gauche et de la droite. À ce titre, il a une carte à jouer dans ce scrutin. Le parti croit en sa bonne étoile. Il reste, qu’à l’image de la grande majorité des partis verts européens, Ecolo a plafonné depuis dix ans. Et dans la phase contemporaine, son identité et ses points forts ne ressortent pas clairement. En Région de Bruxelles-Capitale, Ecolo ambitionne de conserver le mayorat à Watermael-Boitsfort et espère pouvoir conquérir celui de l’importante commune d’Ixelles, où son ancrage est fort et de longue date.

Politiquement, Ecolo pourrait profiter à droite ou à gauche du caractère mutuellement exclusif entre PS et cdH dans certaines communes (Charleroi et Liège par exemple) ou PS et MR dans d’autres (Mons par exemple), et jouer un rôle dans la formation des majorités. En amont du résultat, il a clairement une carte à jouer à Charleroi, Mons, Tournai, Mouscron, voire à Liège et Verviers. Signalons qu’à Liège, Ecolo a pris le parti d’une liste plus large intégrant certaines composantes assez marquées à gauche, et intitulée « Vert ardent ».

4. Le Mouvement réformateur (MR)

En 2012, le MR avait réalisé une bonne performance d’ensemble aux élections communales, surtout au plan politique dans la négociation des alliances. Pour les libéraux, faire aussi bien serait déjà très bien. Pour autant, le MR est sous le coup de plusieurs inconnues. La principale relève de l’impact de sa participation au gouvernement fédéral dans les conditions énoncées ci-avant et des mesures prises par l’exécutif fédéral. À cela, il faut ajouter une droitisation marquée dans le chef de Charles Michel, susceptible d’effaroucher l’électorat le plus centriste et, plus récemment, une forme d’aveu d’incompétence dans le dossier énergétique. À droite, le MR devra composer avec le Parti Populaire. Au centre-droit, le MR sera confronté à DéFI. DéFI déposera une liste dans 43 communes et pourrait être le réceptacle d’un électorat libéral humaniste, en déshérence.

Politiquement, le MR a cependant un atout inédit à l’entame de la campagne: l’attitude de Benoit Lutgen lui a aliéné énormément de socialistes et dans nombre de communes une alliance entre le PS et le cdH paraît peu probable. Le MR pourra donc jouer le rôle de King-maker dans certaines d’entre elles.

5. Le Centre démocrate humaniste (cdH)

Le Centre démocrate humaniste part avec appréhension et dans l’expectative aux élections communales. Déjà au plus bas aux élections fédérales de 2014, la manière dont le parti a quitté la négociation fédérale a suscité des interrogations. Et le « coup » de Benoit Lutgen en juin 2017 n’a que partiellement abouti et a été mis en œuvre dans la douleur.

Politiquement, le choix de juin 2017 pourrait lui coûter sa présence dans certaines majorités communales, en particulier dans les deux plus grandes villes de Wallonie, Charleroi et Liège. Dans ce tableau, seule Namur, sous le leadership de Maxime Prévot, semble échapper aux inquiétudes humanistes. Sa liste devrait obtenir un bon score et l’accord avec le MR est très solide.

Dans ce contexte, le cdH, plus encore qu’à l’accoutumée, se présentera sous un autre nom ou sous un sigle spécifique dans beaucoup de communes, en ce compris parmi les plus importantes : C+ (Charleroi), Agora – Agir pour Mons (Mons), Ensemble (Tournai), Plus & cdH (La Louvière).

Il s’agira, au pire, de limiter les dégâts, au mieux, de faire démentir les intentions de vote. Faute de quoi, la voie qui mène aux élections fédérales, régionales et européennes sera un chemin de croix.

6. DéFI et le Parti Populaire (PP) à l’affût

DéFI joue son va-tout dans la longue séquence électorale qui s’ouvre. La volonté de retournement des alliances voulue par Benoit Lutgen en juin 2017 a profité à la notoriété d’Olivier Maingain et de DéFI. Le parti espère attirer des déçus ou inquiets en provenance du MR, du cdH voire du PS et d’Ecolo.

À Bruxelles, l’espoir est de reconquérir le mayorat de Watermael-Boitsfort. Toutefois, c’est surtout en Wallonie que sera évaluée la possibilité que DéFI joue un rôle de trouble-fête lors des prochaines élections régionales et fédérales. Pour sa part, le Parti Populaire a désormais comme positionnement quasi-exclusif l’ethnocentrisme. Au plan local, son personnel politique est, en général, peu connu sinon inconnu de la grande majorité des citoyens, mais le PP croit pouvoir tirer profit de la très grande focale sur les questions migratoires ou des réfugiés.

Article de référence :
Delwit P.  (2018) « Versnippert Wallonië? », Samenleving en Politiek, 25(7), pp.13-18.

 

Pascal Delwit est Professeur de Science Politique à l’Université Libre de Bruxelles.

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