L’instauration de systèmes de primaires pour sélectionner les candidats et leaders des partis politiques dans nombre de démocraties occidentales au cours de ces quinze dernières années est presque unanimement reconnue par les observateurs comme une des avancées majeures en termes de démocratie interne aux partis, voire de démocratie tout court. Si ces réformes semblent bénéficier d’un certain soutien populaire, peu d’études se sont penchées sur ce qu’en pensent les principaux intéressés : les membres des partis politiques, appelés aux urnes lors de primaires dites ‘fermées’, et les sympathisants, qui participent également aux processus de sélection en cas de primaires dites ‘ouvertes’. Sont-ils favorables à cette évolution ? Quels processus soutiennent-ils ? Leur opinion varie-t-elle selon leur degré d’engagement au sein de ces structures ?

Les primaires, une solution à la crise des partis ?

Cette interrogation s’inscrit dans un contexte de transformation des organisations partisanes traditionnelles. Parmi les évolutions notables, ces organisations traditionnelles tendent à multiplier les options d’affiliation (on peut penser aux primaires à 1€ du parti socialiste français, à la possibilité de devenir membre du parti travailliste britannique pour 3£, ou encore à l’émergence de ‘cyber-membres’), tandis que de nouveaux ‘mouvements’ politiques se mettent en place avec l’ouverture à tous les citoyens comme crédo. Ces tendances créent de facto plusieurs types d’adhérents, allant du simple sympathisant au militant très actif.  Cette diversification a des conséquences sur les processus internes aux organisations partisanes : non seulement en fonction de leur degré implication dans l’organisation, les adhérents pourraient préférer des modes de sélection plus ou moins inclusifs, mais qui plus est, de par leur implication, ils pourraient également réussir à imposer in fine leur mode de sélection préféré. Cette réflexion constitue le point de départ de notre recherche.

Il va sans dire que la Belgique est un cas particulièrement opportun pour traiter de cette question, en raison du nombre relativement élevé de membres de partis au sein de la population : 4,3 % des électeurs seraient membres d’un parti politique selon des estimations récentes (données MAPP) – 6,7 % dans notre échantillon. Par ailleurs, la Belgique est souvent qualifiée de ‘partitocratie’ : les partis y seraient omniprésents et phagocyteraient largement les organismes publics et para-publics. Dès lors, la question de l’organisation interne des partis et de la manière dont ils procèdent aux nominations aux postes politiques et administratifs clés prend tout son sens.

Mesurer la participation politique dans les partis : être membre versus être actif

Sur base des données de l’enquête électorale PartiRep 2014 (www.partirep.eu), notre recherche s’est penchée sur les préférences des électeurs concernant la sélection des candidats. La question soumise aux sondés était la suivante : « Pour les élections, chaque parti doit constituer des listes de candidats. Qui devrait être, selon vous, responsable de déterminer qui se retrouve sur les listes ? ». Les possibilités de réponses incluaient diverses catégories de « sélecteurs », allant de la plus inclusive (les électeurs) à la plus exclusive (les leaders de partis).  Nous avons en particulier examiné les préférences pour des primaires ouvertes (les électeurs) ou fermées (les membres du parti), et la mesure dans laquelle ces préférences dépendent du degré d’implication des électeurs dans les partis. Compte tenu de la diversité des types d’affiliation, ce degré d’implication est mesuré à travers deux variables distinctes. Premièrement, l’adhésion formelle (les anciens membres ayant quitté leur parti, les membres actuels, et les non-membres). Deuxièmement, la participation non-formelle, mesurée comme le degré d’activisme dans un parti indépendamment de l’adhésion formelle. Nous croisons ces variables pour distinguer si le membre (actuel ou ancien) se considère comme actif ou passif ; et, dans le cas des non-membres, si le répondant a néanmoins participé à des activités partisanes. Nous distinguons par conséquent six catégories : 1) les anciens membres ayant été actifs, 2) les anciens membres passifs, 3) les membres actuels actifs, 4) les membres actuels ne participant que de manière passive aux activités du parti, 5) les non-membres actifs (assimilés à des « sympathisants »), et enfin 6) les non-membres passifs, c’est-à-dire les citoyens dépourvus de tout lien direct avec les partis.

Sur cette base, nous formulons diverses hypothèses, parmi lesquelles celle que les sondés devraient préférer des modes de sélection qui les avantagent : primaires ouvertes pour les non-membres et primaires fermées pour les membres (et anciens membres). Nous contrastons cette hypothèse avec l’idée que ce n’est pas tellement le statut formel (‘in’ ou ‘out’ du parti), mais bien le degré d’activisme qui importe : les plus engagés souhaitant que seuls les membres (considérés comme plus impliqués dans le parti) puissent participer à la sélection des candidats. Finalement, nous émettons l’hypothèse que ces effets doivent être analysés en interaction.

Des primaires oui, mais de quel type ?

Un premier pan de l’analyse permet de saisir quels sont les modes de sélection plébiscités par les répondants dans leur ensemble. Un premier constat s’impose : si les primaires recueillent la faveur des électeurs comme mode de désignation des candidats au sein des partis, primaires ouvertes (voters) et fermées (party members) font jeu quasi-égal dans les préférences, recueillant chacune le soutien d’environ un tiers des sondés (voir Figure 1). A l’inverse, le tirage au sort des candidats (by drawing lots), une option pourtant de plus en plus évoquée ces dernières années, est l’alternative qui recueille le moins de succès.

Figure 1. Distribution des préférences en matière de sélection des candidats dans les partis politiques (% des répondants)

Types de participation et préférences en matière de sélection

Passé ce premier constat, nous avons analysé statistiquement l’effet des deux variables (adhésion et activisme) sur le soutien à ces modes de sélection : primaires ouvertes ou fermées. Il en ressort clairement que les deux dimensions de l’affiliation partisane (le statut formel de membre et le degré plus informel d’activisme) influencent les préférences des citoyens, à la fois isolément et de concert.

Isolément, on constate que, significativement, les systèmes de primaires fermées sont préférés aux autres modes de sélection par (1) les anciens membres, quel que soit leur degré d’activisme (2) les répondants actifs, quel que soit leur statut formel dans l’organisation partisane. De plus, les anciens membres ont une probabilité significativement plus faible que les non-membres et membres actuels de préférer un système de primaires ouvertes. Ce résultat s’inscrit dans l’idée que bon nombre d’anciens membres auraient quitté le parti en raison de leur insatisfaction avec l’état de la démocratie intra-partisane, et souhaiteraient que davantage de pouvoir soit conféré aux membres, sans pour autant promouvoir une participation des non-membres.

Lorsqu’on observe l’effet des variables en interaction, l’effet du degré d’activisme semble varier en fonction du statut formel (ou vice versa). Les non-membres actifs, assimilés à des sympathisants, sont moins enclins que les non-membres passifs à préférer un système de primaires ouvertes, alors que, paradoxalement, ce système leur permettrait de participer à la prise de décision. Ils semblent davantage soutenir un mode de sélection via des primaires fermées, préférant ainsi un système qui ‘récompense’ les plus engagés. Dans le cas des membres, l’activisme diminue le soutien aux deux types de systèmes. Les membres actuels actifs se détournent donc aussi de la solution des primaires fermées en ce sens qu’une telle solution ne gratifie nullement l’activisme, en mettant sur un pied d’égalité les membres actifs (et donc, eux-mêmes) et les passifs. Ils préfèrent en fait conférer le pouvoir de désignation aux délégués des partis (representatives of party members), qui sont en fait par essence eux-mêmes des membres actifs. A l’inverse, dans le cas des anciens membres, ceux qui se décrivent comme (anciennement) actifs soutiennent davantage que les anciens membres passifs des modes de sélection via primaires, la différence étant la plus flagrante dans le cas de primaires ouvertes.

Figure 2. Marges prédictives pour les primaires ouvertes (avec un intervalle de confiance de 95 %)

Finalement, l’analyse met en lumière un certain paradoxe : les primaires fermées constituent le système privilégié par les anciens membres, actifs et passifs, et les non-membres actifs, ce qui est relativement étonnant dans la mesure où cette solution prive précisément ces trois catégories du droit de désignation des candidats.

Réformer les partis politiques : oui, mais..

Le principal enseignement de cette étude sonne comme une forme d’avertissement pour les partis : l’introduction de primaires et le type de primaires retenu ne satisferont pas tout le monde. En fonction du public visé, le parti devra donc opter pour l’une ou l’autre option. Les processus de primaires ouvertes comportent en particulier le risque bien connu de détourner tout un chacun des modes traditionnels d’affiliation ; pourquoi devenir membre si être sympathisant suffit pour participer aux décisions majeures du parti ?

Les résultats soulèvent également des questions cruciales concernant les conséquences de la multiplication des modes d’affiliation dans les partis, les motivations et la direction des réformes de ces organisations, tout en venant nourrir le débat sur les conséquences supposées et réelles de ces réformes.

Article de référence:
Close, C. et Kelbel, C. (2018) « Whose primaries? Grassroots’ views on candidate selection procedures », Acta Politica, pp.1–27.

 

Caroline Close est chargée de recherche FNRS au Cevipol et enseignante au sein du département de Science Politique de l’ULB. Ses recherches portent sur les partis politiques (leur idéologie, leur organisation, leurs membres), sur les dynamiques de représentation et sur l’opinion publique.

 

Camille Kelbel est assistante au sein du département de Science Politique de l’ULB et doctorante au Cevipol. Ses recherches portent sur les partis politiques et les élections, et notamment sur les processus de sélection des candidats.

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