La compassion inattendue des citoyens allemands face à l’arrivée des réfugiés syriens en 2015, les expressions de colère du président américain Donald Trump sur Twitter, ou bien l’enthousiasme des commentateurs médiatiques suscité par la conclusion de l’Accord de Paris sur le climat : les émotions semblent un phénomène omniprésent dans les relations internationales, et leur visibilité ne cesse de croître grâce à la montée des réseaux sociaux et leurs contenus audiovisuels.

Cette montée en visibilité n’a pas échappé au monde académique : depuis les années 1990, un « tournant émotionnel » s’est opéré dans la communauté des chercheurs en théorie des Relations internationales. Face aux deux autres paradigmes théoriques dominants à l’époque – les courants « rationalistes » (par exemple le néoréalisme ou le néolibéralisme) et les courants « constructivistes » (par exemple les théories de la délibération ou les théories de la reconnaissance) – les premiers défenseurs de la théorisation des émotions soutiennent deux arguments principaux : primo, les émotions méritent d’être étudiées en tant qu’objet de recherche, secundo, leur présence ne doit pas être conçue comme un simple « effet secondaire » des processus rationnels. L’arrivée du « tournant émotionnel » s’est traduite par une production scientifique de plus en plus importante depuis les années 2000. Ces travaux se focalisent, d’une part, sur les questions théoriques et épistémologiques soulevées par les premiers travaux du tournant émotionnel et, d’autre part, sur des analyses empiriques démontrant la manière dont les émotions peuvent faire une différence sur la scène internationale.

L’essor des recherches sur les émotions s’accompagne également d’une diversification méthodologique croissante. Alors que certains travaux mobilisent des outils établis pour l’analyse des émotions dans d’autres disciplines, notamment les approches de la psychologie cognitives, d’autres soulignent le caractère intersubjectif des émotions dans le domaine des relations internationales, proposant d’identifier le rôle des émotions à travers les changements dans les discours ou dans les rapports de pouvoir. Dans le cadre de nos recherches publiées dans la revue Political Psychology, nous avons, par exemple, démontré que l’activation de certaines émotions collectives – à savoir la compassion avec une victime imaginée et l’indignation contre un agresseur perverti – représente une ressource légitimatrice du recours à la violence offensive. L’analyse révèle ainsi que des leaders de camps idéologiques divers – comme le président américain, George W. Bush, et le chef d’Al-Qaida, Oussama Ben Laden – utilisent les mêmes dispositifs narratifs pour activer ces deux émotions dans leurs audiences respectives dans le but de légitimer l’emploi de la guerre. Nous appelons ce dispositif, réunissant à la fois des séquences et des rôles narratifs bien précis, le « récit du héro-protecteur ».

Le dispositif se base sur deux structures basiques: un nombre de rôles récurrents qui fournissent les objets d’identification aux audiences ainsi qu’un nombre de séquences narratives dont l’interaction suggère que le recours à la violence est la seule option disponible pour surmonter la menace actuelle, et qu’elle est donc moralement nécessaire. Le récit s’inscrit ainsi dans une temporalité d’une lutte plus ancienne, culminant dans un point décisif au présent qui demande au « héro » (et à l’audience qui s’identifie avec ce rôle) d’employer la violence comme moyen ultime pour protéger la « victime », préserver son caractère moral, et ouvrir l’horizon à un avenir « meilleur ». Ce schéma peut être visualisé ainsi :

Bien qu’à présent les émotions aient trouvé leur place légitime comme catégorie analytique dans la discipline des Relations internationales, une articulation claire et structurée des enjeux méthodologiques liés au tournant émotionnel a été largement négligée. Toutefois, les clivages existants peuvent être résumés en six « défis » :

  1. Tentative de généralisation vs. focalisation sur la contextualisation des phénomènes émotionnels ;
  2. Adoption de méthodes issues des RI vs. introduction d’outils établis dans d’autres disciplines ;
  3. Isolation d’émotions spécifiques vs. compréhension d’ensembles émotionnels complexes ;
  4. Appréhension des émotions comme un phénomène sui generis  vs. observation de leurs représentations extérieures ;
  5. Appréhension des émotions comme un phénomène corporel vs. un phénomène intersubjectif ;
  6. Conception des émotions comme des phénomènes durables vs. des apparitions éphémères.

Face au constat d’une absence de consensus ontologique et, en conséquence, d’incertitude sur les « bonnes » méthodologies pour analyser empiriquement les rôles des émotions dans les relations internationales, notre ouvrage Researching Emotions in International Relations : Methodological Perspectives on the Emotional Turn poursuit deux objectifs. D’une part, en identifiant les liens entre conceptions ontologiques et choix méthodologiques dans l’analyse des émotions, il vise à lancer un débat sur les manières dont les rôles des émotions dans les RI peuvent être empiriquement observés et potentiellement comparés. D’autre part, en détaillant les étapes méthodologiques réalisées dans des projets de recherche concrets, l’ouvrage offre aux chercheur-e-s et étudiant-e-s avancé-e-s une ressource pratique pour les aider à faire un choix méthodologique informé dans leurs propres projets de recherche.

Réunissant 14 chapitres d’experts en relations internationales, l’ouvrage est structuré en trois parties qui correspondent aux différentes fonctions analytiques des émotions :

  • Les émotions en tant que « variable indépendante », c’est-à-dire à l’origine d’autres phénomènes (comme les perceptions ou les décisions) dans les relations internationales ;
  • Les émotions en tant que « variable dépendante », c’est-à-dire comme résultat d’autres phénomènes (comme les intérêts des leaders politiques ou les discours institutionnels) ;
  • Les émotions en tant qu’attribut simultané mais souvent caché d’autres dynamiques sociales et discursives (comme les logiques de la production médiatique).

En comparant les approches méthodologiques proposées dans les contributions de l’ouvrage, il devient clair que les émotions restent un phénomène difficilement saisissable, et que leur statut ontologique et épistémologique ne fait pas consensus. Cela ne met pas en question le fort potentiel du tournant émotionnel. Mais il est d’autant plus important de faire un choix méthodologique conscient et transparent afin de permettre un débat plus informé sur les possibilités de détecter les rôles empiriques des émotions sur la scène internationale.

Ouvrage de référence:
Clément, M. et Sangar, E. (dir.) Researching Emotions in International Relations : Methodological Perspectives on the Emotional Turn, Palgrave Macmillan, New York, 2018.

Les chapitres individuels sont également disponibles en version électronique sur la plateforme SpringerLink.
Un exemplaire de recension gratuit peut être commandé ici.
La première recension de l’ouvrage, publiée dans la revue International Affairs, est disponible ici.

 

Eric Sangar est chargé de recherche FNRS basé à l’Université de Namur et chercheur associé au Centre Emile Durkheim de Sciences Po Bordeaux.  Il s’intéresse aux usages de l’histoire dans les discours et stratégies de conflit, à la mobilisation émotionnelle dans la justification de la violence et au rôle des ONG dans la production de discours sur les conflits armés. Eric Sangar est diplômé du Master Affaires internationales de Sciences Po Paris et titulaire d’un doctorat en sciences politiques de l’Institut universitaire européen de Florence. En 2014, sa thèse a été publiée sous le titre Historical Experience: Burden or Bonus in Today’s Wars?  Ses recherches ont notamment été publiées dans les revues Journal of Strategic Studies, Political Psychology  et Temporalités. Il a enseigné les Relations internationales, la pensée stratégique, et les relations franco-allemandes dans plusieurs universités européennes.

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