Cette étude a été réalisée dans le contexte de la crise de la zone euro. Elle a été motivée par le débat portant sur le rôle des idées mises en œuvre par les institutions de l’Union européenne (UE) pour assurer la survie de la zone euro et sa stabilité.

Dans les premières années de la crise (2010-2012), nombreux ont été ceux qui ont dénoncé la manière dont le Conseil, le Conseil européen et la Commission ont géré la crise. Un riche débat a émergé autour des idées proposées par les exécutifs européens et nationaux pour apporter des solutions rapides pour calmer les marchés et prévenir la désintégration de la zone euro. Dans ce contexte, de nombreux chercheurs ont essayé de comprendre la résilience du néolibéralisme et le recours aux « mauvaises idées », notamment aux politiques d’austérité comme uniques solutions envisageables. Les idées comptent dans l’élaboration des politiques publiques. Mais quelles idées et comment deviennent-elles dominantes dans des périodes de crise ?

Au-delà du questionnement sur l’origine des idées, cette étude a été également motivée par l’observation de la manière dont la Commission, le Conseil et le Conseil européen ont géré la crise de la zone euro entre 2010 et 2012. Pendant cette période, on a pu observer que les élites politiques et les fonctionnaires européens ont serré les rangs, associant peu d’acteurs à la définition des solutions de sortie de crise. On a également pu noter que leur demande d’expertise, d’analyse et de recherche académique a augmenté. L’association des acteurs de la société civile et des think tanks à la prise de décision au niveau européen n’est pas un phénomène nouveau ou spécifique au régime politique de l’UE. Cependant, dans le contexte de la crise, les institutions de l’UE ont tissé des liens encore plus étroits non seulement avec des universités mais aussi avec des think tanks basés à Bruxelles.

A partir de ces observations, l’étude se penche sur la production de l’expertise sur la gouvernance de la zone euro au sein de deux think tanks établis à Bruxelles : Bruegel (the Brussels European and Global Economic Laboratory) et le CEPS (Centre for European Policy Studies), et plus particulièrement sur leur production de rapports, d’études ou de recommandations entre 2008-2016 (461 documents au total) ainsi que les CVs de leurs auteurs (plus de 300).

Sur cette base, on constate l’augmentation croissante du nombre d’études, tant dans le cas du Bruegel que dans le cas du CEPS (notamment entre 2010 et 2013). On observe aussi l’association croissante d’un grand nombre d’experts à la production de cette expertise, tant au sein du CEPS que de Bruegel. L’étude pousse plus loin et analyse qui participe à l’élaboration de l’expertise et quels sont les liens de ces think tanks avec les institutions européennes.

L’analyse montre que l’expansion des réseaux (Figure 1) reflète largement la structure et l’affiliation des membres à ces deux think tanks. Le réseau de Bruegel vise à développer un dialogue global, associant des chercheurs et des experts établis aux États-Unis et dans d’autres régions du monde, alors que dans l’expansion de son réseau le CEPS a privilégié les collaborations avec des économistes et des chercheurs/experts issus des États-membres de l’UE.

Figure 1. Expansion des réseaux de Bruegel et de CEPS (générée avec l’aide d’Emilien Paulis : http://cevipol.ulb.be/fr/users/epaulis)

Les facteurs qui comptent dans l’élargissement des réseaux de production de l’expertise sont la crédibilité des auteurs, leur réputation académique, et le prestige de leurs diplômes. La moitié de ceux qui contribuent à la production de l’expertise pour ces deux think tanks sont détenteurs d’un doctorat dans des universités américaines ou européennes prestigieuses (Harvard, Stanford, Yale, Princeton, Chicago, MIT, mais aussi des universités en Europe comme l’Université libre de Bruxelles ou SciencePo Paris). La trajectoire professionnelle de ceux qui sont associés à la production d’idées est souvent très internationale et diversifiée. Les auteurs des analyses sur la crise ont des expériences de travail dans des universités et des centres de recherche, mais aussi dans des organisations internationales comme le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale, ou en Europe, au sein de la Commission européenne (souvent à la DG ECFIN), dans les Banques des États-membres ou comme conseillers au niveau national auprès des Premiers ministres ou ministres de l’économie et des finances. Les parcours sont souvent similaires et reflètent des trajectoires de socialisation communes.

En ce qui concerne les liens avec les institutions de l’UE, l’étude montre que dans les premières années de la crise, la demande en matière d’expertise a considérablement augmenté. Même des institutions de l’UE comme la Banque Centrale Européenne (BCE), qui disposent de centres de recherches propres, ont davantage donné priorité à la recherche pour légitimer les décisions adoptées. La Commission et le Parlement, traditionnellement ouverts à la consultation des acteurs de la société civile, ont encouragé la production d’expertise et les rencontres avec les experts sur des sujets liés à l’Union économique et monétaire.

Cette étude montre que la crise de la zone euro a mis la production de la recherche au centre des mécanismes de légitimation des décisions adoptées. La recherche – très sollicitée par les institutions de l’UE – est devenue une priorité pour les think tanks basés à Bruxelles. La crise s’est transformée en opportunité car tant Bruegel que le CEPS sont parvenus à s’imposer dans les débats au niveau européens comme interlocuteurs importants et producteurs de recherche propre. La crise a permis de remettre en cause certaines idées bien établies dans les années 1990 concernant l’euro et d’aborder de manière plus critique les solutions et les modes de gouvernance à travers lesquels les institutions de l’UE ont tenté de sauver la monnaie commune et d’assurer sa stabilité. Il reste à déterminer dans quelle mesure ces idées façonnent le processus décisionnel européen.

Cette recherche a retracé la trajectoire professionnelle des experts ainsi que leurs liens avec les institutions de l’UE et les organisations internationales. Elle montre qu’en période de crise, la recherche est un élément de différenciation, qui permet aux acteurs de s’engager dans un débat pluriel et de légitimer/ou contester les décisions politiques sur la manière dont l’UE peut/doit assurer la survie (ou pas) de son Union économique et monétaire.

Article de référence:
Coman, R. (2018) « Why and how do think thanks expand their works in times of crisis? The case of Bruegel and the Centre for European Policy Studies », Journal of European Public Policy (publié en ligne).

Étude réalisée dans le cadre du projet Horizon 2020 #REP-649456-1 European legitimacy in governing through hard times: the role of European networks (ENLIGHTEN, http://enlightenproject.eu).

 

Ramona Coman est chargée de cours en science politique à l’Université libre de Bruxelles et directrice de l’Institut d’études européennes. Ses travaux portent sur les modes de gouvernance de l’UE (dans ses politiques internes et externes) ainsi que sur l’état de droit et les réformes de la justice en Europe centrale et orientale.

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