Dans un texte publié en 1908 et intitulé Secret et sociétés secrètes, le sociologue allemand Georg Simmel met en évidence un double aspect des interactions sociales : d’un côté, celles-ci nécessitent toujours un savoir sur autrui, d’un autre côté, ce savoir est condamné à être imparfait. La relation que nous avons avec autrui est fonction de l’image que nous nous faisons de lui, reconstituée à partir de nos perceptions et des informations qu’il a bien voulu nous transmettre. Mais cette image ne peut jamais être parfaitement conforme à la réalité. Selon Simmel, cette imperfection, ce « non-savoir », permet à l’interaction de fonctionner. Le secret, l’ambiguïté, le mensonge, même s’ils peuvent être négatifs d’un point de vue moral, sont donc sociologiquement positifs en ce qu’ils sont indispensables au fonctionnement des interactions sociales.

En ajustant l’équilibre entre « connaissance » et « ignorance », le secret façonne les relations interétatiques tout comme il façonne les relations interindividuelles. Dans les interactions entre États, il est d’autant plus important que la diffusion ou la dissimulation d’informations revêt un caractère éminemment stratégique : c’est la sécurité de l’État, voire sa survie, qui est ici en jeu. Ces éléments pointent vers l’existence d’une « économie du secret » dans les relations internationales, qui est l’objet de notre article publié dans le numéro spécial de West European Politics consacré aux politiques du secret en Europe.

En tant que forme fondamentale de socialisation, le secret régule l’ordre social, en particulier dans un environnement caractérisé par l’absence d’autorité centrale, tel que le système international. Au sein de ce système, les États cherchent à maintenir une certaine forme d’équilibre entre la transparence (qui conduit à la connaissance) et la dissimulation (qui conduit à l’ignorance) afin de promouvoir et de préserver leurs intérêts et leur sécurité. C’est ce que nous appelons « l’économie du secret », que l’on pourrait donc définir comme la balance entre connaissance et ignorance, et la régulation de cet équilibre par les pratiques du secret.

L’hypothèse de notre article est qu’un système international fonctionnel et stable exige une certaine quantité de secret. Si l’économie du secret englobe l’existence de nombreux types de secrets, elle souligne surtout leurs mécanismes communs, que l’on pourrait appeler les trois « champs » du secret : celui de la performance, celui de la normativité et celui du pouvoir. Nous confrontons ces éclairages théoriques avec des cas empiriques de dévoilement de secret d’Etat : les « restitutions extraordinaires » de la C.I.A dévoilées au cours des années 2000, l’affaire WikiLeaks en 2010 et les révélations de Snowden en 2013.

Le secret comme enjeu de performance : les “restitutions extraordinaires” de la C.I.A.

Cette dimension du secret dans les relations internationales renvoie à la lecture des sociologues G. Simmel et E. Goffman, particulièrement à la fameuse métaphore théâtrale développée par ce dernier dans son ouvrage The Presentation of Self in Everyday Life (1956). « La performance » est le jeu de l’acteur sur scène qui va chercher à influencer les perceptions et les représentations du public, ainsi que celles des autres acteurs, afin de transmettre une certaine image de lui-même. Ici, le secret permet aux Etats de cacher leurs actions les plus immorales et donc de donner l’impression qu’ils respectent les valeurs dont ils se font les promoteurs par ailleurs. En d’autres termes, le secret permet la performance : tels des acteurs sur scène, les Etats cherchent à donner une certaine image d’eux-mêmes en mettant en avant certaines de leurs actions et en en dissimulant d’autres.

L’affaires des « restitutions extraordinaires » de la C.I.A. illustre la dimension performative du secret. Cette expression désigne les opérations de transport clandestin de prisonniers (parfois précédé d’un enlèvement) par la C.I.A. Lorsque ces opérations sont progressivement révélées dans les années 2000, le public apprend que le pays qui se présente comme le champion de la démocratie et de la liberté dans le monde enlève illégalement des citoyens d’autres pays, et qu’il les fait parfois torturer. Le secret était donc une condition nécessaire à la viabilité de ce programme : en remettant en cause la « performance » américaine, provoquant alors l’indignation de l’opinion publique, les révélations à propos des opérations de la CIA érodent l’autorité morale des États-Unis et mettent en péril les relations transatlantiques.

Le secret comme enjeu normatif : les révélations de WikiLeaks

L’économie du secret renvoie également à la manière dont le secret a été formalisé comme norme dans la société internationale. La définition que nous proposons du secret comme norme est l’acceptation réciproque par les Etats, implicitement ou explicitement, du non-dévoilement de certaines informations. Dans une certaine mesure, la dimension normative du secret est prise en compte par le droit international. Ainsi, plusieurs traités internationaux mentionnent le droit au secret des Etats sans jamais en définir ni la nature, ni le régime, ni les contours. Ceci tend à confirmer l’hypothèse selon laquelle la reconnaissance réciproque de cette norme cimente d’une certaine façon les relations internationales.

Dans l’affaire Wikileaks, la norme du secret elle-même est attaquée par l’organisation de Julian Assange, qui considère celle-ci comme étant une menace pour la démocratie globale. Créée en 2006, WikiLeaks s’est spécialisée dans la diffusion de documents classifiés. En 2010, l’organisation dévoile notamment 250 000 télégrammes diplomatiques américains. Face à ce nouveau type d’acteur transnational et face à cette dénonciation du secret étatique, la plupart des démocraties libérales font preuve de solidarité avec les Etats-Unis, critiquant vivement l’action de Wikileaks et réaffirmant l’importance de cette norme fondamentale pour leur sécurité et pour la régulation des relations interétatiques.

Le secret comme enjeu de pouvoir : l’affaire Snowden

Un Etat capable de dissimuler certaines informations sur lui-même, ou de les présenter de manière à influencer la perception que les autres Etats ont de lui, augmente sa marge de manœuvre. Il en est de même pour un Etat qui est capable de percer à jour les secrets ou les stratégies d’influence d’autres Etats. Cette dimension du secret renvoie donc à une conception de la scène internationale comme un jeu stratégique dans lequel les Etats tentent de découvrir les intérêts et les objectifs des autres Etats, tout en essayant d’en révéler le moins possible sur leurs propres intérêts et intentions.

En 2013, Edward Snowden diffuse des documents classifiés prouvant que les Etats-Unis avaient mis en place, par le biais de la National Security Agency (NSA), plusieurs programmes de surveillance de masse. Ces révélations ont confirmé une tendance déjà entrevue au début des années 2000 : la tentation américaine de la domination informationnelle ou « infodominance ». L’ambition de contrôler l’information grâce à de tels programmes de surveillance présente un risque fondamental: celui qu’un Etat soit amené à conserver le monopole exclusif du secret à l’échelle planétaire, privant du même coup les autres Etats de la possibilité de dissimuler des informations. Par leurs actions, les Etats-Unis risqueraient de perturber la stabilité de l’arène internationale, car le monopole informationnel détruirait en quelque sorte le caractère productif de l’économie du secret.

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Notre objectif était de démontrer que le secret est un élément fonctionnel et sociologiquement positif du système international. Il régule ce dernier en déterminant la distribution de l’information et la nature des interactions entre États. Selon Simmel, le secret se situe au cœur des relations ambivalentes d’hostilité et de coopération qui caractérisent chaque relation sociale. Les conclusions que nous tirons de l’étude empirique de nos trois cas tendent à confirmer notre hypothèse selon laquelle un système international stable nécessite un équilibre du secret, une économie générale du secret qui permet à tous les Etats de dissimuler une certaine quantité d’informations.

Article de référence:
Balzacq, T. et Puybareau, B. (2018) « The economy of secrecy : security, information control, and EU-US relations », West European Politics (publié en ligne).

 

Benjamin Puybareau est assistant en Sciences politiques à l’Université de Namur et doctorant en cotutelle à la Chaire Tocqueville en politiques de sécurité (UNamur) et au Centre de Recherches Internationales (CERI-Sciences Po). Sa thèse, dirigée par Thierry Balzacq et Ariel Colonomos, porte sur la dimension évolutive de la norme du secret dans les relations internationales.

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